Le Jnim et le dilemme de l’expansion au-delà du Sahel

International Crisis Group, 20 Fevrier 2026

Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, principal mouvement jihadiste au Sahel central, s’est engagé dans une expansion qui a mis en alerte l’Afrique de l’Ouest. Si la conquête territoriale n’est pas l’objectif premier du groupe, les Etats menacés devraient s’y préparer en renforçant leur compréhension de leurs vulnérabilités et en ravivant la coopération régionale.

 

Que se passe-t-il ? Fondé au Mali en 2017, le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim) est aujourd’hui le principal groupe jihadiste au Sahel central. Depuis 2019, les violences perpétrées par la filiale d’al-Qaeda se sont propagées à plusieurs pays du golfe de Guinée, visant la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo.

En quoi est-ce significatif ? L’expansion territoriale du Jnim au-delà du Sahel est l’une des préoccupations sécuritaires majeures des pays ouest-africains, le Togo et le Bénin étant les plus menacés. Elle n’est, toutefois, ni une évidence ni l’objectif prioritaire du groupe, ses dirigeants redoutant la fragmentation.

Comment agir ? Face au risque d’expansion jihadiste, les Etats menacés devraient approfondir leur compréhension des dynamiques locales et de leurs propres vulnérabilités, raviver la coopération régionale entre les pays sahéliens et côtiers, et explorer des marges de compromis avec les jihadistes afin de réduire les violences.


Synthèse


Fondé en 2017, le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim) est aujourd’hui le principal groupe se réclamant du jihad armé au Sahel central. Formé au Mali, le mouvement a rapidement étendu ses opérations au Burkina Faso et au Niger. A partir de 2019, il a également visé des pays côtiers de la région, attaquant le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire. L’avancée des jihadistes au-delà du Sahel est ainsi devenue une préoccupation sécuritaire majeure des Etats ouest-africains, notamment dans le nord du Bénin et du Togo.

L’expansion est toutefois un dilemme pour le Jnim : si elle lui permet de recruter des combattants et lui offre des bénéfices matériels – et est pour cela encouragée par la base –, ses dirigeants craignent qu’elle ne fragilise la cohésion du mouvement. Le risque n’en est pas moins réel. Pour y faire face, les Etats menacés, notamment ceux du golfe de Guinée, devraient approfondir leur compréhension des dynamiques locales et de leurs propres vulnérabilités, raviver la coopération régionale fragilisée avec les pays sahéliens, et identifier de possibles compromis avec les insurgés afin de réduire les violences.

Le Jnim – le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, en français – est l’héritier des groupes jihadistes qui se sont développés au Mali dans les années 2000 et ont pris le contrôle d’une partie du nord du pays en 2012, avant d’être repoussés par une opération militaire française. Créé en mars 2017, le groupe a prêté allégeance à al-Qaeda, se donnant pour objectif d’unifier les différentes entités jihadistes opérant au Mali et de faire face à la coalition internationale réunie par la France à partir de 2013.

Contrairement à d’autres mouvements armés ancrés dans des logiques communautaires ou nationalistes, le Jnim ne circonscrit pas son combat dans un territoire prédéterminé. Peu après sa création, il a ainsi élargi ses activités à deux autres pays du Sahel central – le Burkina Faso et le Niger – avant de mener, à partir de 2019, des attaques meurtrières dans le nord de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Togo. Ces deux derniers pays sont aujourd’hui les plus affectés par l’avancée des jihadistes.

La présence du Jnim en Afrique de l’Ouest se divise en deux grands types d’espaces. Les territoires sahéliens, d’une part, constituent le cœur de son combat. Le mouvement contrôle aujourd’hui de vastes zones au nord, au centre, au sud et à l’ouest du Mali ; il est également présent sur de larges étendues dans le nord, le centre-nord, l’ouest et l’est du Burkina Faso ; et est très actif dans le sud-ouest du Niger. Dans ces territoires, qui occupent une place centrale dans sa communication, le Jnim a développé une forme de gouvernance qui lui permet de se poser en alternative aux Etats.

Il y a mis en place une structure administrative légère mais suffisante pour exercer un contrôle social inspiré de sa vision de la loi islamique, rendre la justice et prélever l’impôt. Les pays côtiers, d’autre part, sont perçus jusqu’ici par le commandement du Jnim comme des espaces secondaires. Dans ces zones, le mouvement progresse néanmoins, d’abord par un prosélytisme discret, puis en menant des attaques contre les forces de sécurité et les civils.

L’avancée territoriale du Jnim est logiquement devenue l’une des principales menaces sécuritaires aux yeux des Etats ouest-africains. Le phénomène est pourtant complexe. Prendre le contrôle de nouveaux territoires n’est ni une évidence ni un objectif nécessairement prioritaire pour le groupe ; il est même probable que ses fondateurs n’aient pas planifié, dès la formation du mouvement, la progression régionale qu’il a connue depuis lors. L’expansion offre en effet au Jnim d’indéniables bénéfices, notamment face à la concurrence qui l’oppose à l’Etat islamique au Sahel : elle lui permet d’accroitre ses effectifs, de contrôler des flux commerciaux transfrontaliers, d’ouvrir de nouveaux fronts pour desserrer la pression des armées nationales et de créer des zones de repli pour ses combattants. Mais s’étendre géographiquement comporte également de nombreux risques. Elle exige la mobilisation de combattants dont le mouvement a besoin pour défendre ses bastions sahéliens, et expose le groupe à l’arrivée de recrues moins fiables ou poursuivant leurs propres agendas, faisant courir le risque de tensions, voire de défections.

La question des territoires sur lesquels le groupe mène sa lutte nourrit de vifs débats internes. Le Jnim se distingue d’autres mouvements jihadistes par l’équilibre qu’il cherche à maintenir entre centralisation des décisions stratégiques et autonomie opérationnelle des unités sur le terrain. Si l’organisation a jusqu’ici préservé son unité, les décisions liées à l’expansion territoriale sont de celles qui mettent le plus à l’épreuve sa cohésion. Les échelons locaux de Jnim ont, en effet, un intérêt plus immédiat à l’expansion et peuvent exercer de fortes pressions en ce sens sur le commandement central. Soucieux de ne pas trop disperser les ressources du groupe et craignant avant tout la fragmentation, celui-ci tend à privilégier la consolidation. Ces intérêts divergents pourraient expliquer pourquoi la progression du Jnim vers les pays côtiers a été moins rapide que certains observateurs ne le redoutaient à la fin des années 2010.

L’avancée des jihadistes n’en demeure pas moins une réalité. Pour y faire face, les pays côtiers devraient accroitre leurs investissements dans le renseignement afin de disposer d’une analyse plus fine des dynamiques locales. Ceux qui ne sont pas encore confrontés à une présence armée active du Jnim devraient résister à la tentation de déployer prématurément des unités militaires aux frontières et leur préférer, d’abord, des forces civiles. Ces dernières sont mieux formées au contact des populations, réduisant le risque de stigmatisation de groupes tels que les éleveurs transhumants, souvent suspectés de collusions avec les jihadistes et dont les griefs sont exploités par les insurgés pour recruter. Les autorités de la région devraient aussi garder en tête que lutter contre les jihadistes requiert une coopération interétatique effective, seulement possible si les pays côtiers et sahéliens parviennent à rebâtir une confiance fragilisée ces dernières années depuis l’arrivée de régimes militaires au Sahel. Enfin, les Etats devraient explorer de possibles compromis avec les jihadistes afin de réduire les violences.

Le Jnim s’est lancé dans une expansion dont les développements futurs demeurent incertains, même pour les dirigeants du mouvement, mais qui a mis en alerte l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Cette menace n’a pourtant rien d’inéluctable : pour l’endiguer, il est important que chaque Etat identifie les facteurs qui le rendent vulnérable et élabore sa propre stratégie, tout en participant à la reconstruction d’une réponse régionale sans laquelle aucune solution durable ne saurait aboutir.

Dakar/Bruxelles, 20 février 2026

Pour l'intégralité du texte, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/rpt/africa/sahel-west-africa/321-le-jnim-et-le-dilemme-de-lexpansion-au-dela-du-sahel?utm_source=mailchimp&utm_medium=email

 

 

 

Banners

https://fspublishers.org/slot-gacor/