Centrafrique : les Zandé tiraillés entre armée, milice et troupes russes
International Crisis Group, 20 Novembre 2025
L’intégration de miliciens zandé dans l’armée a exacerbé l’instabilité dans le sud-est de la République centrafricaine, illustrant les risques liés à l’utilisation de groupes d’autodéfense par l’Etat. Pour apaiser les tensions, Bangui devrait engager un dialogue intercommunautaire et négocier avec la milice le sort de ses combattants.
Que se passe-t-il ? En 2024, l’armée centrafricaine a recruté des miliciens de la communauté zandé pour combattre les rebelles peul dans le Haut-Mbomou (sud-est). L’initiative, mise en œuvre de façon improvisée, a aggravé l’instabilité dans cette région, exacerbant les violences contre les civils et entre soldats, y compris avec les alliés russes.
En quoi est-ce significatif ? L’escalade de violence a conduit les autorités à suspendre le processus d’intégration de la milice zandé dans l’armée en mai, renforçant l’hostilité des combattants envers les forces gouvernementales et faisant craindre de nouveaux affrontements meurtriers. Ces revers illustrent les risques liés à l’utilisation de groupes d’autodéfense par l’armée.
Comment agir ? Pour réduire les tensions dans le Haut-Mbomou, Bangui devrait engager un dialogue intercommunautaire et investir dans le développement économique de la préfecture. Le gouvernement devrait également entamer des négociations avec la milice concernant le sort des combattants, tout en garantissant le financement d’une armée professionnelle et représentative de sa population.
Synthèse
En 2024, l’armée centrafricaine a recruté des miliciens de la communauté zandé pour l’aider à combattre les rebelles peul de l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC) dans la préfecture du Haut-Mbomou (sud-est). Si l’initiative a contribué à contenir l’emprise des rebelles, elle a renforcé la déstabilisation de la région. Jugeant les autorités trop complaisantes envers leurs adversaires de l’UPC et déplorant d’autres problèmes liés à leur intégration dans l’armée, les miliciens zandé ont engagé des combats meurtriers contre les soldats réguliers et leurs alliés russes, et ont ciblé les civils peul.
Ces troubles ont conduit Bangui à suspendre l’intégration des miliciens en mai, renforçant leur hostilité envers les forces gouvernementales et le risque de nouvelles violences. Pour réduire les tensions dans le Haut-Mbomou, Bangui devrait relancer le dialogue intercommunautaire et investir dans le développement économique de la préfecture. L’Etat devrait aussi entamer des négociations avec la milice concernant le sort de ses combattants et garantir le financement d’une armée professionnelle et représentative de la diversité du pays.
Présents en République démocratique du Congo, au Soudan du Sud et en République centrafricaine (RCA), les Zandé forment le groupe ethnique majoritaire du Haut-Mbomou, une préfecture enclavée située à 1 300 kilomètres de Bangui, la capitale centrafricaine. Depuis les années 1980, cette communauté principalement agricole subit la pression des transhumants peul et les attaques répétées de groupes armés. L’insécurité s’est aggravée fin 2016 avec l’arrivée de l’UPC, un mouvement issu de la Séléka, une coalition rebelle dont le putsch en 2013 a plongé la RCA dans plus d’une décennie de violence.
L’UPC, qui prétend défendre les Peul, s’est emparée des grandes villes de la préfecture, ciblant les civils zandé. Se sentant abandonnés par l’Etat, les jeunes zandé ont formé en mars 2023 une milice d’autodéfense nommée Azandé Ani Kpi Gbé (AAKG), signifiant « beaucoup de Zandé sont morts » en langue locale. Composée d’un millier de combattants, la milice a rapidement lancé des attaques contre l’UPC afin de reprendre la main sur le Haut-Mbomou, mais elle a manqué de ressources pour vaincre totalement les rebelles.
Grâce à l’activisme de sa branche politique à Bangui, la milice est progressivement parvenue à attirer l’attention du gouvernement centrafricain et de ses alliés russes du groupe Wagner, une société militaire privée liée au Kremlin, conduisant cette dernière à proposer une formation militaire à une partie des combattants zandé. Cette initiative visait à aider le gouvernement dans sa propre lutte contre l’UPC, mais aussi à permettre à Wagner de prendre position dans le sud-est du pays. En mai 2024, les paramilitaires russes ont ainsi formé 200 combattants zandé, lesquels ont ensuite été officiellement intégrés dans les rangs de l’armée nationale, opérant sous commandement russe. Le mois suivant, les miliciens incorporés ont participé avec les forces gouvernementales à une vaste opération militaire qui a considérablement affaibli les positions de l’UPC dans la préfecture.
Malgré ce succès, l’insécurité s’est aggravée dans le Haut-Mbomou. En s’appuyant sur une milice ancrée dans une logique identitaire, les autorités ont accentué les tensions dans la préfecture. Intégrés de façon précipitée, les combattants zandé se sont montrés peu respectueux de la discipline militaire, et ont dénoncé le versement irrégulier de leurs primes ainsi que leur surexposition sur le front. Méfiants envers des autorités qu’ils jugeaient trop conciliantes avec l’UPC, les miliciens se sont illustrés par des actes d’insubordination, sévèrement punis par leurs supérieurs russes, et des raids meurtriers contre les forces gouvernementales et les civils peul.
L’escalade de violence a contraint le gouvernement à interrompre l’intégration des miliciens en mai. Si Bangui est parvenu à désarmer une centaine d’entre eux, l’autre partie a refusé de déposer les armes, rejoignant le reste de la milice en brousse. Parallèlement, dès février, des miliciens se sont ralliés aux Zandé du Soudan du Sud voisin, engagés dans une lutte de pouvoir avec les Balanda, une minorité rivale, dans le sud-ouest du pays.
Bangui se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. Les violences qui ont suivi la création de la milice en 2023, puis son incorporation partielle dans l’armée, ont fait près de 200 morts et des milliers de déplacés dans le Haut-Mbomou, majoritairement parmi les Peul. Le désarmement des combattants intégrés a renforcé l’hostilité de ces derniers envers les forces de l’Etat et fragmenté le commandement de la milice, faisant craindre de nouvelles violences, y compris contre les civils. L’épisode a aussi mis en lumière les risques liés à l’utilisation de groupes d’autodéfense par les forces de sécurité.
Depuis 2021, l’armée a eu recours à plusieurs reprises à cette stratégie dans le cadre de sa lutte contre les rebelles. Mais ces initiatives n’ont pas tenu compte des capacités financières de l’Etat, en crise depuis plusieurs années, entrainant des difficultés de paiement. Cette pratique a aussi bafoué les principes clés de la nouvelle politique nationale de défense – adoptée fin 2024 pour sortir le pays de son long cycle de crise sécuritaire –, en particulier la constitution d’une armée qui protège les civils et reflète la diversité régionale du pays.
Afin d’apaiser les tensions et favoriser la cohésion sociale dans le Haut-Mbomou, notamment à l’approche des élections générales de décembre, les autorités centrafricaines devraient, avec l’aide de leurs partenaires tels que l’ONU, relancer le dialogue intercommunautaire. Elles devraient aussi prendre des mesures socioéconomiques pour désenclaver la région, y compris en construisant des routes.
En parallèle, Bangui devrait reprendre les négociations avec la milice concernant le sort de ses combattants. Les autorités pourraient envisager la possibilité de les réintégrer dans l’armée, à condition qu’ils ne soient soumis qu’à la seule hiérarchie militaire centrafricaine, et non à celle de ses alliés russes, et en garantissant, conformément à la récente réforme sécuritaire, le financement d’une armée neutre et représentative de la diversité régionale. Enfin, Bangui devrait renforcer la coopération sécuritaire avec Djouba, afin d’éviter que l’alliance entre les Zandé centrafricains et sud-soudanais n’attise les violences dans le sud-est de la RCA.
Bangui, Bruxelles, 20 novembre 2025
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