Centrafrique : après les élections, consolider les gains sécuritaires
Par Charles Bouessel, International Crisis Group, 27 January 2026
En République centrafricaine, malgré des inquiétudes entourant l’intégrité du scrutin, largement remporté par le pouvoir, les élections générales du 28 décembre se sont déroulées dans le calme. Dans ce Q&A, l’expert de Crisis Group Charles Bouëssel analyse les progrès sécuritaires accomplis par le pays au cours des dernières années et souligne la nécessité de poursuivre ces efforts.
Comment se sont déroulées les élections générales de décembre ?
La République centrafricaine (RCA) a organisé, le 28 décembre 2025, un quadruple scrutin : présidentiel, législatif, régional et municipal. Malgré des craintes de violences armées, ces élections groupées se sont déroulées dans un calme relatif sur la majorité du territoire. Pour réduire le risque de troubles, l’armée nationale et ses partenaires étrangers avaient multiplié, à l’approche du vote, les opérations contre les groupes rebelles encore actifs, en particulier dans le nord-est et le sud-est du pays. Seule cette dernière région a connu des perturbations notables le jour du scrutin : la milice Azandé Ani Kpi Gbè (AAKG), composée de membres de la communauté zandé, a attaqué la ville de Bambouti (préfecture du Haut-Mbomou), située à la frontière avec le Soudan du Sud, y empêchant la tenue du vote.
L’annonce des résultats, rejetés par l’opposition, n’a pas non plus provoqué de crise politique majeure. Le 5 janvier, l’Autorité nationale des élections a attribué une large victoire, dès le premier tour, au président sortant Faustin-Archange Touadéra. Selon les résultats officiels, publiés le 19 janvier par le Conseil constitutionnel, ce dernier a récolté 77,9 pour cent des suffrages. Le chef de file de l’opposition, Anicet-Georges Dologuélé, et l’ancien Premier ministre Henri-Marie Dondra, ont été respectivement crédités de 13,5 pour cent et 2,9 pour cent des voix.
Le parti présidentiel, le Mouvement cœurs unis (MCU), a également raflé plus de cinquante sièges, sur les 140 que compte l’Assemblée nationale, au premier tour des législatives. De nombreux opposants, dont Anicet-Georges Dologuélé et Henri-Marie Dondra, ont dénoncé des irrégularités majeures dans le décompte du vote ainsi que des « fraudes massives ». Certains ont annoncé saisir le Conseil constitutionnel, mais celui-ci n’a pas accédé à leur demande. La population, dont le taux de pauvreté avoisine les 70 pour cent, semble, elle, se contenter de ce résultat, sans protester.
Le succès électoral du MCU s’inscrit dans le contexte des fortes tensions politiques qui ont marqué le deuxième mandat du président Touadéra, au pouvoir depuis 2016. La plupart des formations d’opposition ont boycotté le scrutin, rejetant la légitimité de la Constitution de 2023, qui a supprimé la limite de deux mandats présidentiels et confère au pouvoir exécutif un contrôle majoritaire sur les organes chargés d’organiser et de valider les élections, en particulier le Conseil constitutionnel.
Par ailleurs, de nombreux opposants font, depuis plusieurs années, l’objet de pressions et de menaces judiciaires. Plusieurs candidats ou leurs proches ont été arrêtés et détenus par les forces de l’ordre, avant, pendant et après la campagne électorale. L’opposition a également dénoncé une inégalité d’accès à l’espace public et à l’arrière-pays, ainsi que la mise à disposition des moyens de l’Etat au service de la campagne du parti au pouvoir, lequel disposait déjà de ressources financières nettement supérieures à celles de l’opposition.
Le climat relativement apaisé entourant le vote signifie-t-il un retour total à la paix ?
En dépit des inquiétudes quant à l’intégrité du scrutin, ces élections témoignent d’une amélioration significative de la sécurité sur une grande partie du territoire centrafricain, par rapport à la présidentielle de 2020, au cours de laquelle une coalition de groupes rebelles avait lancé une offensive d’envergure sur la capitale, Bangui. De manière générale, le climat sécuritaire n’a jamais été aussi favorable en RCA depuis le début de la crise en 2013, déclenchée lorsqu’un coup d’Etat a renversé l’ancien président François Bozizé et plongé le pays dans une guerre civile.
Au cours des cinq dernières années, les Forces armées centrafricaines (FACA), leurs alliés bilatéraux (militaires rwandais et paramilitaires russes de Wagner) et la Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation de la Centrafrique (Minusca) ont repris le contrôle des principales villes du pays et sécurisé la capitale. Les opérations de Wagner et des FACA ont contraint les groupes rebelles à se replier vers des espaces périphériques de plus en plus réduits, asphyxiant leurs réseaux de financements miniers et routiers et réduisant leurs capacités opérationnelles.
Bien qu’il n’existe pas de bilan officiel des civils et combattants tués, ces actions militaires ont néanmoins été entachées, selon des estimations croisées par Crisis Group, par la mort d’au moins un millier de civils innocents, souvent injustement confondus ou associés avec les rebelles par les forces gouvernementales et leurs alliés russes. La tactique des troupes russes consiste souvent à attaquer de manière indiscriminée les villages qui abritent, parfois contre leur gré, des miliciens. Le Haut-commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a d’ailleurs accusé ces forces « d’actes de torture, de traitements cruels, humiliants et inhumains ».
Les tractations politiques ont aussi permis de diminuer l’activité des rébellions armées. L’accord pour la paix et la réconciliation (APPR), dont la première version a été signée à Bangui en février 2019 entre le gouvernement centrafricain et quatorze mouvements armés, a connu un démarrage difficile, puis plusieurs périodes de crise durant lesquelles certains groupes signataires ont renoué avec la lutte armée. Toutefois, sept ans après sa signature, cet accord constitue toujours le cadre de référence pour un retour à la stabilité en RCA.
Entre 2019 et 2024, il a permis la dissolution officielle de la majorité des mouvements armés signataires. Après avoir un temps repris les armes, trois des groupes les plus puissants du pays – l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), Retour, réclamation et réhabilitation (3R) et le Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC) – ont réintégré l’accord en 2025 à la suite de négociations menées sous l’égide du Tchad. La mise en place de programmes de désarmement, appuyés par la Minusca, et la nomination de membres de ces trois groupes à des postes au gouvernement ou à la présidence indiquent que l’APPR s’est solidifié, laissant espérer un abandon définitif de la violence armée par ces rébellions.
La reprise de la coopération bilatérale entre la RCA et le Tchad a également joué un rôle important dans la consolidation de l’accord de paix. Les relations diplomatiques entre les deux pays étaient au point mort depuis 2012, empoisonnées par la passivité, voire la complicité, des autorités de N’Djamena vis-à-vis de groupes rebelles centrafricains, dont certains, comme les 3R et l’UPC, disposaient de bases arrière sur le territoire tchadien. Mais le Tchad a progressivement changé de posture à partir de 2021, lorsque des groupes armés tchadiens, en quête de nouveaux espaces de repli, ont commencé à s’installer en RCA.
Déjà accaparées par les fréquentes attaques de Boko Haram sur les rives du lac Tchad et les incursions de groupes armés en provenance du Niger, de Libye et du Soudan, les autorités tchadiennes ne souhaitent pas voir s’ouvrir un autre front d’instabilité au sud de leur frontière. La coopération tchado-centrafricaine s’est intensifiée en 2024 avec la réouverture de postes-frontières, la reprise des activités d’une force mixte, et l’implication du président tchadien, Mahamat Déby, pour contraindre les 3R et l’UPC à revenir dans l’accord de paix de 2019.
Malgré ces avancées, la RCA demeure confrontée à des poches locales d’insécurité, notamment dans le nord-est et le sud-est du pays, où des milices conservent une forte emprise. Dans le nord-est, les préfectures de la Vakaga et de la Haute-Kotto continuent d’abriter des combattants du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) – l’un des groupes armés encore actifs les plus importants du pays – ainsi que d’autres milices de moindre envergure. Début décembre, l’armée centrafricaine et ses alliés russes ont attaqué plusieurs positions du FPRC autour de Birao (Vakaga) afin d’empêcher le groupe de perturber le vote, tuant plusieurs miliciens mais essuyant aussi des pertes.
Dans le sud-est, la préfecture du Haut-Mbomou connait elle aussi une forte détérioration de la sécurité depuis que la milice communautaire AAKG, autrefois alliée du gouvernement, s’est retournée contre l’armée et ses partenaires. Outre l’attaque contre Bambouti le 28 décembre, cette milice est responsable de l’enlèvement et l’agression de représentants de l’Etat dans les jours qui ont suivi le vote, puis d’une seconde offensive sur la ville de Zémio dans la nuit du 4 au 5 janvier.
La criminalité et les tensions intercommunautaires restent également une préoccupation majeure. Malgré la reddition de leurs chefs, la dissolution de leurs groupes et les programmes de désarmement, de nombreux anciens combattants ne veulent pas, ou ne parviennent pas, à se réinsérer dans la société, faute d’opportunités socioéconomiques. C’est, par exemple, le cas de plusieurs généraux influents du MPC, qui n’ont pas suivi le retour de leur chef, Mahamat Al-Khatim, dans l’accord de paix. Le nombre d’hommes armés errant dans le pays reste élevé, beaucoup rejoignant des groupes encore actifs ou se tournant vers le banditisme, comme en témoigne la recrudescence des braquages dans les fiefs des 3R et de l’UPC.
Les milices d’autodéfense pro-gouvernementales viennent s’ajouter à ce vivier d’acteurs armés souvent impliqués dans le grand banditisme et facilement mobilisables par de futures rébellions. Enfin, l’affaiblissement des groupes armés n’a pas réduit la violence autant qu’espéré, en particulier à l’ouest, au nord et au sud-est du pays, et autour des couloirs de transhumance et des sites miniers. Ces zones restent le théâtre de tensions socioéconomiques et intercommunautaires qui dégénèrent parfois en violences meurtrières sporadiques. La criminalité armée y est aussi omniprésente.
Quel est le rôle des partenaires extérieurs dans les progrès sécuritaires de la RCA et ce soutien est-il durable ?
Les trois principaux partenaires extérieurs de la RCA – la Minusca, la Russie et le Rwanda – ont largement contribué aux progrès sécuritaires des dernières années. En l’état actuel, Bangui aurait de grandes difficultés à assurer seul la sécurisation de son territoire. L’armée n’est pas encore en mesure de combattre de manière autonome les groupes armés encore actifs, comme le montre la persistance de troubles dans le nord-est et le sud-est.
La réforme du secteur de la sécurité – qui vise à établir une armée opérationnelle, neutre et représentative de la diversité régionale – est inachevée, comme Crisis Group le signalait en mai 2022. Cette réforme est aussi fragilisée par l’opacité des recrutements et des problèmes budgétaires récurrents au sein de l’armée, qui compromettent le versement des salaires, les rotations de soldats et les capacités opérationnelles des FACA.
L’Etat n’a pas non plus les moyens de lutter efficacement contre la criminalité et les tensions intercommunautaires, qui peuvent, si elles ne sont pas traitées, dégénérer en conflits plus larges. Le redéploiement de l’administration civile, crucial pour arbitrer le partage des ressources – notamment entre éleveurs et agriculteurs – reste très limité, se résumant parfois à un seul préfet, sans assistants ni moyens. Quant à la chaîne police-justice, elle est largement absente dans l’arrière-pays, contraignant l’armée à s’occuper d’affaires de droit commun pour lesquelles ses membres ne sont pas formés.
Face à ces défis, la Minusca apporte un appui militaire et politique déterminant. Les moyens logistiques de la mission onusienne sont aujourd’hui indispensables au déploiement des FACA dans l’arrière-pays, l’armée nationale ne disposant pas des équipements ni des ressources nécessaires. La présence visible du contingent onusien sur la majeure partie du territoire et dans les principales agglomérations du pays a également un effet dissuasif sur les groupes armés encore actifs, comme le FPRC ou les AAKG, les empêchant de reprendre le contrôle durable des centres urbains.
Sur le plan politique, la Minusca appuie la mise en œuvre de l’accord de paix : elle soutient logistiquement les négociations, prend en charge les anciens combattants via ses programmes de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) et accompagne les Comités préfectoraux de mise en œuvre de l’accord de paix (CMOP), qui offrent un cadre de médiation local entre l’Etat et les groupes armés signataires. La Minusca joue enfin un rôle central dans le redéploiement de l’administration dans l’arrière-pays.
Mais le contingent de la Minusca, qui s’élève aujourd’hui à environ 14 000 militaires et 3 000 policiers, pourrait être réduit, voire entièrement démantelé, dans les prochaines années. Voté en novembre 2025, le nouveau mandat de la mission détaille pour la première fois les mesures à prendre pour préparer une future transition vers une réduction, ou même une clôture, de la Minusca. Cette perspective s’ajoute aux difficultés actuelles de la mission. Celle-ci doit en effet déjà réduire ses dépenses en raison de l’aggravation de la crise de liquidités de l’ONU, due aux retards de décaissements des Etats-Unis et d’autres Etats membres.
Ces problèmes budgétaires contraignent l’organisation à couper jusqu’à 25 pour cent de ses effectifs, les efforts se concentrant principalement sur le personnel civil et policier et, dans une moindre mesure, sur le personnel militaire à Bangui, afin de maintenir une présence dans l’arrière-pays. Selon plusieurs diplomates rencontrés par Crisis Group, le prochain mandat, qui sera voté en novembre, verra probablement des coupes significatives du nombre de Casques bleus, ce qui affectera sans nul doute le déploiement militaire de la mission.
Le dispositif russe est, lui aussi, entouré d’incertitudes. Présents dans le pays depuis 2018, les paramilitaires de Wagner – qui compte environ 1 500 hommes en RCA – assurent la protection du régime du président Touadéra et freinent la capacité de réorganisation des groupes armés en les empêchant de reconstituer de nouveaux avant-postes. En échange, les Russes exploitent des ressources telles que l’or et le bois, et bénéficient d’exonérations fiscales pour leurs entreprises. Après la mort de leur chef, Evgueni Prigojine, en août 2023, les dirigeants de Wagner en RCA ont résisté aux tentatives du Kremlin de les placer sous son contrôle.
Contrairement à d’autres pays – comme le Mali, où les combattants russes opèrent désormais sous la bannière d’Africa Corps, qui dépend du ministère russe de la Défense –, Wagner dispose à Bangui d’une forte influence auprès des autorités et de moyens économiques suffisants pour conserver une relative indépendance. Le groupe a ainsi gardé son appellation, érigeant même une statue de son ancien chef félon au cœur de la capitale centrafricaine.
Toutefois, le ministère de la Défense russe continue de faire pression pour remplacer Wagner par Africa Corps, tout en demandant à la RCA de financer davantage cette assistance. Jusqu’à présent, les opérations de Wagner étaient financées par deux sources principales : la Russie d’une part, et, de l’autre, une myriade de sociétés centrafricaines contrôlées par Wagner, dans le domaine minier notamment. Réticentes face à ces nouvelles exigences financières, et craignant que ce changement n’entraine une réduction des opérations militaires offensives qui offrirait davantage de latitude aux groupes rebelles pour se réorganiser, les autorités centrafricaines cherchent à préserver Wagner, quitte à accueillir ou fusionner les deux entités.
Les autorités de Moscou, elles, restent pour le moment prudentes afin de consolider les gains sécuritaires et l’influence acquis par Wagner en RCA. Les combattants de Wagner en RCA, pour leur part, s’efforcent de garder le contrôle et de préserver leurs investissements, tout en veillant à ne pas provoquer un conflit ouvert avec le ministère russe de la Défense et en restant au service des intérêts de Moscou, dans l’espoir que le Kremlin continuera à compter sur eux.
Si les parties ont jusqu’ici réussi à maintenir le statu quo, l’hypothèse d’une substitution totale ou partielle de Wagner par Africa Corps n’est pas à exclure. Même si Bangui s’y oppose, la décision finale sera prise au Kremlin. Les actifs économiques de Wagner constitueraient néanmoins un point de tension s’ils ne servaient plus à financer les opérations militaires.
Le Rwanda, enfin, compte plus de 1 000 hommes en RCA. Financées par Kigali à hauteur de plus de 100 millions d’euros par an pour protéger ses intérêts miniers et agro-industriels dans le pays, les troupes bilatérales rwandaises sont principalement déployées autour de Bangui et ne couvrent donc pas les zones éloignées de la capitale. Pour le moment, le Rwanda – qui soutient également, tout comme l’Union européenne, la réforme du secteur de la sécurité, à travers des programmes de formation qui contribuent à la reconstruction des différents corps d’armée et de police – n’a pas donné de signe de désengagement. Mais les autorités rwandaises n’ont pas donné non plus d’indication sur une éventuelle augmentation de leur présence bilatérale qui viendrait combler la diminution du contingent onusien ou un changement d’orientation russe.
Une baisse du soutien extérieur, en nombre comme en qualité opérationnelle, pourrait avoir de lourdes répercussions sur la RCA et fragiliser les progrès sécuritaires des dernières années. D’une part, elle pourrait contraindre l’Etat à se replier sur les villes principales et les zones proches de la capitale, les seules positions que ses forces peuvent défendre de manière réaliste. D’autre part, elle pourrait inciter les groupes armés à reconstruire leurs capacités financières, puis militaires, en réinvestissant les villes moyennes, en rétablissant des barrages routiers et en taxant des installations minières.
Le contexte régional troublé, notamment avec la guerre au Soudan, pose-t-il un risque pour la RCA ?
Le conflit au Soudan, qui oppose les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) à l’armée soudanaise, a d’abord constitué une aubaine sécuritaire pour la RCA. Depuis son déclenchement en avril 2023, cette guerre a aspiré un certain nombre de combattants centrafricains – en particulier de l’UPC et du FPRC – qui entretiennent des liens communautaires, familiaux ou d’affaires avec des officiers des deux camps et les ont rejoints sur le champ de bataille pour ces raisons. Les affrontements mobilisent aussi de nombreux combattants soudanais qui monnayaient auparavant leurs services auprès de rebelles centrafricains.
Depuis 2025, cependant, un mouvement inverse se dessine, avec des incursions de plus en plus fréquentes de combattants soudanais dans le nord-est de la RCA. Pour la plupart affiliés aux FSR, ces derniers semblent surtout animés par l’appât du gain. Des rebelles centrafricains ont déjà commencé à louer les services de ces hommes aguerris et bien équipés pour mener des attaques dans cette zone. Ainsi, en juin 2025, une embuscade attribuée par l’ONU à des éléments soudanais contre une patrouille de la Minusca près de Birao (Vakaga) a tué un Casque bleu. Ce phénomène pourrait changer la tendance actuelle d’affaiblissement des groupes armés, en particulier si le conflit soudanais évoluait en libérant davantage d’hommes en quête d’opportunités de pillage. La dégradation sécuritaire constatée dans la Vakaga risquerait alors de s’étendre à d’autres régions limitrophes.
Le réchauffement des relations entre la RCA et le Tchad dépend aussi de l’évolution du conflit soudanais. La guerre au Soudan a hâté le rapprochement entre les deux pays. Mais les autorités de N’Djamena, qui laissent les FSR s’approvisionner en armes depuis leur territoire, craignent aujourd’hui que l’armée soudanaise n’instrumentalise les groupes rebelles présents en territoire centrafricain pour déstabiliser leur pays. Plusieurs officiers des 3R et de l’UPC ont ainsi affirmé à Crisis Group avoir été contactés par des responsables de l’armée soudanaise, sans que les discussions aient, pour le moment, abouties.
La dynamique de rapprochement tchado-centrafricaine est donc tributaire de l’évolution du conflit soudanais et de la stabilité du pouvoir tchadien, fragilisé par les répercussions humanitaires et politiques de cette guerre sur le Tchad. Un brusque changement politique à N’Djamena ou un repositionnement du Tchad vis-à-vis des FSR pourraient avoir des répercussions négatives sur le partenariat entre les deux voisins.
Que devrait faire le gouvernement pour consolider les progrès sécuritaires ?
Si les gains sécuritaires des dernières années sont indéniables, les foyers actuels d’instabilité dans le nord-est et le sud-est du pays, la persistance de la criminalité et des tensions communautaires, et les risques liés aux dynamiques régionales soulignent la nécessité pour Bangui et ses partenaires de poursuivre leurs efforts pour consolider la sécurité à travers la RCA.
Sur le plan militaire, d’abord, la Minusca devrait, autant que possible, maintenir des effectifs suffisants pour prévenir la résurgence des groupes armés. L’amélioration du climat sécuritaire ne devrait pas servir de prétexte à un désengagement précoce de la mission onusienne. Celle-ci dispose d’une marge de manœuvre pour maintenir un maillage sécuritaire efficace dans le pays tout en réduisant son volume de quelques milliers d’hommes.
Les effectifs de la mission avaient été renforcés en 2020 lors de l’offensive rebelle qui avait échoué aux portes de Bangui. Ceux-ci pourraient a minima être ramenés à leur niveau d’avant 2020 – environ 11 000 militaires et 2 000 policiers – sans compromettre la sécurité nationale, meilleure qu’il y a cinq ans. L’ajout dans le nouveau mandat de la Minusca de précisions concernant une future transition vers une clôture de la mission souligne néanmoins l’urgence pour la RCA de se préparer à tous les scénarios.
A ce titre, Bangui pourrait élaborer avec ses partenaires rwandais – particulièrement influents au sein de la Minusca, le Rwanda étant l’un des principaux contributeurs de troupes et la mission étant elle-même dirigée par une ressortissante rwandaise, Valentine Rugwabiza – des plans d’adaptation du dispositif sécuritaire pour compenser d’éventuelles diminutions du nombre de Casques bleus. Le Rwanda, qui a des intérêts économiques croissants en RCA, pourrait même envisager d’augmenter son assistance militaire bilatérale pour compenser de telles réductions.
Les opérations menées par les paramilitaires de Wagner devraient, quant à elles, davantage se concentrer sur les avant-postes rebelles clairement identifiés, afin d’éviter les attaques indiscriminées sur les populations civiles, qui sont contre-productives et redonnent de la légitimité aux groupes armés. Par ailleurs, les troupes russes, ainsi que le gouvernement centrafricain, devraient s’abstenir d’armer et de soutenir des milices ou des groupes d’autodéfense, qui finissent souvent par se retourner contre eux, comme ce fut le cas récemment dans le sud-est après l’intégration avortée des miliciens AAKG au sein de l’armée.
Sur le plan politique, Bangui, assisté par la Minusca, le Rwanda et l’UE, devrait poursuivre ses efforts concernant la réforme du secteur de la sécurité, indispensable pour permettre à l’Etat d’assurer, dans le futur, ses fonctions régaliennes sur l’ensemble du territoire, sans dépendance extérieure. Les autorités centrafricaines, aidées par la Minusca et le Tchad, auraient également intérêt à maintenir leur engagement dans l’accord de paix, qui reste un processus fragile nécessitant un suivi de long court. Plusieurs groupes armés, dont les 3R et l’UPC, ont déjà montré qu’ils étaient prêts à sortir de l’accord si les promesses de partage du pouvoir et de réinsertion des combattants prises par le gouvernement n’étaient pas respectées. La lutte contre les violences intercommunautaires et la criminalité passera, elle, par le redéploiement de l’administration civile et la restauration du système policier et judiciaire à travers le territoire. Le retour des services étatiques est critique pour limiter les conflits liés à la transhumance, comme Crisis Group le signalait en mai 2025. Les autorités centrafricaines, avec l’aide de la Minusca, devraient accélérer les efforts entrepris jusqu’ici pour redéployer l’Etat et ses services dans l’arrière-pays, en profitant de l’amélioration sécuritaire actuelle.
Les autorités ne devraient pas non plus profiter de l’écrasante victoire du MCU aux élections groupées pour ignorer l’opposition démocratique. Il est important que les partis d’opposition soient, d’une manière ou d’une autre, réintégrés au débat démocratique afin d’éviter l’émergence d’une nouvelle crise politico-militaire, faute de canaux politiques permettant à une partie de la population d’exprimer son mécontentement. A cette fin, les autorités pourraient ouvrir, dans un délai bref, un dialogue politique inclusif.
Sur le plan régional, le président Touadéra devrait intensifier le rapprochement entrepris avec le Tchad depuis 2023, en continuant à développer le partenariat sécuritaire entre les deux pays. Bangui pourrait également solliciter les conseils et l’appui de N’Djamena pour plaider en faveur d’une sanctuarisation de la frontière centrafricaine auprès des FSR. Les autorités tchadiennes disposent de canaux de communication avec les paramilitaires soudanais, dont l’approvisionnement en carburant et en armes transite en partie par le Tchad. N’Djamena devrait mettre fin à ce soutien pour retrouver sa neutralité dans le conflit soudanais, mais il pourrait, entre-temps, utiliser ses relations privilégiées avec les FSR pour aider la RCA à renforcer sa sécurité frontalière. Le Tchad, qui a reconstruit une coopération sécuritaire avec Bangui afin de réduire les menaces rebelles à sa frontière sud, aurait intérêt à considérer cette demande qui s’inscrit dans la continuité de sa stratégie visant à limiter la circulation d’hommes et d’armes en RCA via la frontière soudanaise.
