Mali : éviter le piège de l’escalade militaire
International Crisis Group, 08 mai 2026
Le 25 avril, des jihadistes affiliés à al-Qaeda se sont alliés à des séparatistes du nord du Mali pour mener des attaques d’une ampleur sans précédent contre plusieurs villes du pays. Les experts de Crisis Group expliquent les enjeux de cette nouvelle escalade.
Que se passe-t-il au Mali ?
Aux premières heures du samedi 25 avril, des explosions et des tirs nourris ont visé plusieurs villes du nord, du centre et du sud du Mali, dans une série d’attaques simultanées d’une ampleur et d’un niveau de coordination sans précédent depuis le début, en 2012, de la crise politique et militaire que traverse ce pays du Sahel.
Près de Bamako, la capitale, des combattants du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim), principal groupe se réclamant du jihad armé au Sahel central, ont pris d’assaut la ville-garnison de Kati, où résident des figures clés du régime militaire malien, au pouvoir depuis 2021 à l’issue d’un double coup d’Etat. Ils y ont fait exploser un véhicule piégé devant la résidence du ministre de la Défense, Sadio Camara, tuant ce dernier et plusieurs membres de sa famille.
Numéro deux du régime, le général Camara faisait partie des cinq officiers à l’origine du coup d’Etat de 2020, qui a renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta, et a joué un rôle déterminant pour obtenir l’aide militaire de Moscou dans la lutte contre l’insurrection jihadiste. Les assaillants ont également réussi à s’infiltrer dans la base militaire de Kati, la plus grande du pays, où se trouve notamment la résidence du chef de l’Etat, le général Assimi Goïta. Des combats d’une rare intensité ont ensuite opposé les soldats maliens aux combattants jihadistes, dans la garnison et dans les rues de la ville.
Au même moment, des hommes armés ont visé simultanément plusieurs autres villes du nord et du centre du pays. Au centre, le Jnim a ciblé la ville de Mopti, en prenant temporairement le contrôle, ainsi que celle de Sévaré, dont il s’est retiré à l’issue d’une journée d’intenses combats avec les forces étatiques. Au nord, le Jnim a attaqué la ville de Gao et, surtout, il s’est associé aux rebelles séparatistes à dominante touareg du Front de libération de l’Azawad (FLA) pour s’emparer de Kidal, bastion historique des groupes armés indépendantistes, qui en avaient perdu le contrôle en novembre 2023 après une offensive des soldats maliens et russes. Au lendemain de l’attaque, une apparente entente entre les insurgés et les soldats russes a facilité le retrait des forces gouvernementales de la ville.
Enfin, le Jnim a pris pour cible Bamako, avec toutefois moins de réussite. Les jihadistes ont visé une base aérienne militaire située près de l’aéroport de cette ville de plus de quatre millions d’habitants, mais l’armée malienne et ses alliés russes, dont la principale base au Mali se trouve dans cette zone aéroportuaire, ont repoussé l’attaque. Les insurgés auraient également visé – sans succès – le palais présidentiel, situé au nord de la capitale.
Les autorités maliennes ont réagi publiquement le 26 avril, décrétant un deuil national de deux jours après la mort du ministre Camara et annonçant une réorganisation du dispositif sécuritaire, comprenant un renforcement des positions militaires à travers le pays et un repositionnement des forces gouvernementales, dans le nord, vers la localité d’Anéfis, à une centaine de kilomètres de Kidal. D’abord silencieux, Assimi Goïta n’est apparu en public que trois jours après les événements.
Le 28 avril, il s’est adressé à la télévision nationale, dénonçant un « vaste plan de déstabilisation, conçu et exécuté par les groupes armés terroristes et les sponsors internes et externes qui leur fournissent du renseignement et des moyens logistiques ». Il a aussi annoncé la poursuite des opérations dans les zones affectées « jusqu’à la neutralisation complète des groupes impliqués ». Enfin, le gouvernement a déclaré que des centaines d’assaillants avaient été tués lors des combats. S’il n’existe pas de bilan officiel du côté des forces militaires, des sources font état de dizaines de morts parmi les troupes maliennes et russes, ainsi que de victimes civiles.
Le 28 avril, le Jnim a déclaré un blocus total de Bamako, ville déjà visée depuis septembre 2025 par des restrictions imposées par le groupe sur l’approvisionnement en carburant, lesquelles ont provoqué des pénuries d’essence et de gasoil à Bamako ainsi qu’une aggravation des coupures d’électricité à travers le pays. Toutefois, si la sécurité le long des principaux axes d’accès à la capitale s’est nettement dégradée, des flux de personnes et de biens continuaient, au moment de la publication de ce texte, de circuler, bien que de manière plus contrainte et risquée.
Le 30 avril, dans un communiqué publié en français – fait rare pour le Jnim –, le mouvement s’est félicité d’un « succès éclatant et décisif », démontrant selon lui la « supériorité incontestable » des combattants jihadistes et « la fragilité extrême » du régime de Bamako. Le FLA, quant à lui, a annoncé sa volonté de conquérir les autres villes du nord et a appelé au retrait des forces russes, une demande rejetée par Moscou.
Dix jours après les attaques, si les combats ont cessé ou ont nettement baissé d’intensité, la situation demeure volatile. L’armée malienne et les combattants russes ont mené plusieurs frappes par drones contre les insurgés à Kidal et dans d’autres localités à travers le pays, et semblent reprendre progressivement le contrôle des villes attaquées, à l’exception de Kidal. Les insurgés ont cependant contraint les forces gouvernementales à se retirer, après négociations, d’autres localités du nord, dont Tessalit et Ber. A Bamako, les autorités ont procédé à plusieurs arrestations, y compris des militaires et des responsables politiques accusés de complicité avec les groupes armés. Le 4 mai, le président Goïta a annoncé qu’il assumerait désormais les fonctions de ministre de la Défense, en plus de celles de chef de l’Etat.
Ces attaques marquent-elles un tournant dans le conflit malien ?
L’ampleur et l’intensité des attaques qui ont visé le Mali le 25 avril sont sans précédent depuis le début de l’insurrection, déclenchée en 2012 lorsque des groupes jihadistes ont pris le contrôle d’une partie du nord du pays, avant d’être repoussés par une opération militaire franco-africaine. Le fait que les insurgés aient visé simultanément les plus hautes autorités nationales, six villes majeures, les principales bases aériennes et des sites stratégiques, dont le palais présidentiel, laisse penser qu’il pourrait s’agir d’une tentative de renversement du pouvoir militaire avortée.
Si les autorités militaires sont, pour l’heure, parvenues à se maintenir en place, le bilan est lourd. D’une part, la prise de Kidal marque un revers symbolique majeur pour le pouvoir malien et ses partenaires russes, dont la reconquête de la ville en 2023 avait constitué un succès militaire retentissant. D’autre part, bien que les autorités aient réussi à rétablir leur contrôle sur les villes du centre, les incursions du Jnim – qui a occupé temporairement de nombreux quartiers, dont le bureau du gouverneur de Mopti et une partie de Sévaré – traduisent la capacité du groupe armé à perturber le dispositif sécuritaire sur un large spectre géographique.
Démonstration de force du Jnim, les attaques illustrent aussi le tournant stratégique opéré par le groupe ces dernières années. Créé en 2017 et initialement implanté dans les zones rurales du centre et du nord du Mali, ce mouvement affilié à al-Qaeda – et dirigé par le Malien Iyad ag Ghali, un ancien chef rebelle touareg – a progressivement étendu son emprise au sud et à l’ouest du pays, des régions plus peuplées où se concentre désormais l’essentiel de ses actions. A partir de 2022, le mouvement a parallèlement accéléré son inflexion vers les zones urbaines, jusque-là relativement épargnées.
Au cours des cinq dernières années, les attaques du Jnim contre les villes maliennes ont presque triplé : outre Bamako, quatorze chefs-lieux de région sur les dix-neuf que compte le pays ont déjà été frappés. Le Mali a également servi de base arrière depuis laquelle le groupe a étendu ses activités au Burkina Faso, au Niger ainsi que dans les zones frontalières de plusieurs pays côtiers d’Afrique de l’Ouest.
Ainsi, si l’offensive du 25 avril est inédite, son modus operandi n’est pas nouveau. En septembre 2024, le Jnim avait ciblé simultanément l’aéroport international de Bamako et l’école de gendarmerie, faisant au moins 50 morts. En juillet 2025, une série d’attaques coordonnées avait touché sept localités et villes du centre et de l’ouest, dont Kayes, Nioro du Sahel et Niono, élargissant l’empreinte géographique du groupe. Ces raids n’avaient pas toujours été couronnés de succès, mais ils avaient démontré une capacité croissante du Jnim à frapper des zones urbaines, même si ses troupes n’avaient alors occupé aucune de ces villes plus de quelques heures. Les attaques de la seconde moitié de 2025 avaient aussi entrainé une première perturbation des flux logistiques sur la route reliant Dakar, la capitale du Sénégal, à Bamako via Kayes, un axe vital pour l’économie malienne.
Enfin, les derniers assauts ont mis en lumière le rapprochement entre le Jnim et le FLA. Après leur défaite conjointe à Kidal en 2023, les séparatistes et les jihadistes avaient engagé de longues négociations en vue de nouer une alliance. Mais les deux groupes poursuivent des objectifs distincts. Les séparatistes visent l’indépendance, ou à tout le moins une large autonomie, des cinq régions septentrionales (Kidal, Gao, Tombouctou, Ménaka et Taoudéni), qu’ils appellent l’Azawad. Les jihadistes, eux, cherchent à instaurer leur vision de la loi islamique (Charia), non seulement dans le nord du pays, mais aussi dans l’ensemble du Mali ainsi qu’au Sahel.
A l’époque des pourparlers, un leader du FLA avait expliqué à Crisis Group que les séparatistes exigeaient du Jnim qu’il rompe ses liens avec al-Qaeda et se recentre sur une dynamique locale, tandis que le Jnim demandait aux séparatistes d’accepter la Charia et d’abandonner leurs revendications indépendantistes. Alors que les séparatistes avaient accepté l’idée d’une forme d’autonomie dans le cadre de l’accord de paix d’Alger de 2015 conclu avec le gouvernement, la reprise des combats dans le nord du Mali en 2023 et la rupture du dialogue avec Bamako ont remis à l’agenda la question de l’indépendance. Selon les leaders du FLA, l’assaut conjoint mené à Kidal relève non pas d’une alliance formelle fondée sur une vision politique commune, mais d’un partenariat opérationnel visant à évincer leurs ennemis communs : les forces armées maliennes et leurs alliés russes.
Les autorités militaires maliennes peuvent-elles se maintenir au pouvoir ?
Outre les revers militaires, les attaques du 25 avril, qui ont visé le cœur du régime à Kati, ont semé le trouble au sommet du pouvoir. En plus de la mort du ministre de la Défense, un autre pilier du régime, le général Modibo Koné, chef des services de renseignement, a été grièvement blessé ; son sort demeure en suspens. Quant au président Goïta, des sources à Bamako ont confié à Crisis Group qu’il s’était d’abord réfugié avec ses compagnons d’armes des forces spéciales dans un camp situé à une vingtaine de kilomètres de la capitale afin de se mettre en sécurité, avant de réapparaitre publiquement le 28 avril. Sa disparition pendant 72 heures a nourri les spéculations sur le devenir d’un pouvoir qui semblait vaciller.
L’offensive des insurgés est en effet survenue à un moment particulièrement délicat pour les autorités maliennes, confrontées à une érosion progressive de leur base de soutien. Ces dernières années, elles ont fortement restreint l’espace civique, allant jusqu’à dissoudre l’ensemble des partis et des organisations politiques en mai 2025. Elles ont aussi réduit au silence les voix critiques et contraint à l’exil des figures telles que l’imam Mahmoud Dicko, ancien président du Haut conseil islamique et caution morale de la Coalition des forces pour la République, une nouvelle plateforme d’opposition.
Le fort soutien dont les militaires jouissaient après les coups d’Etat de 2020-2021, nourri par un discours souverainiste particulièrement populaire parmi les jeunes, a montré au fil du temps des signes d’effritement, en raison des restrictions évoquées plus haut, d’une dégradation continue du climat sécuritaire et d’un environnement économique toujours précaire. Des tensions ont aussi émergé au sein de l’appareil sécuritaire, comme en témoigne la multiplication d’arrestations d’officiers pour des tentatives de déstabilisation présumées.
Ces dernières années, le Jnim a tenté d’exploiter ces mécontentements en appelant – à travers ses canaux de communication, comme al-Zallaqa, son média officiel – les élites du pays à se mobiliser contre les dirigeants militaires. En frappant aujourd’hui Bamako et Kati et en exerçant une pression extraordinaire sur les autorités de transition, le Jnim cherche vraisemblablement à éroder encore davantage la légitimité d’un régime qui avait justement promis de restaurer la sécurité et l’intégrité territoriale du pays, dans l’espoir de voir émerger une nouvelle administration plus favorable, qu’il pourrait influencer, voire avec laquelle il pourrait composer.
Dans son communiqué du 30 avril, le groupe a ainsi cherché à se positionner comme un acteur politique au Mali. Il a appelé « toutes les composantes de la société malienne », y compris les partis politiques, les forces armées et les chefs coutumiers et religieux, à s’unir à lui afin de « mettre fin, par tous les moyens légitimes, à la dictature » du régime militaire. Il a également affirmé vouloir « empêcher tout vide chaotique qui précipiterait notre patrie dans un effondrement total », plaidant pour « une transition pacifique, responsable et inclusive » visant à « bâtir un nouveau Mali avec comme l’une des priorités essentielles l’établissement de la Charia ». Cette ambition de plus en plus affirmée du Jnim de jouer un rôle politique au Mali est portée par une nouvelle génération de jeunes commandants et est sans doute également inspirée par les expériences des talibans en Afghanistan et du Hayat Tahrir al-Cham en Syrie.
Qu’en est-il de l’alliance avec Moscou, et Bamako peut-il compter sur d’autres partenaires extérieurs pour faire face à la crise ?
Les attaques du 25 avril s’inscrivent dans un contexte de tensions diplomatiques qui ont contribué à l’isolement progressif du régime malien au cours des dernières années. Bamako a tourné le dos à la France et à la plupart de ses partenaires occidentaux traditionnels pour faire de la Russie son principal allié militaire. Les autorités maliennes ont aussi exigé et obtenu, en 2023, le départ de la mission de l’ONU, dix ans après son déploiement dans le pays. Elles se sont enfin éloignées de l’Algérie, médiateur historique entre Bamako et les rébellions du nord, tout en créant l’Alliance des Etats du Sahel (AES) avec le Burkina Faso et le Niger, deux pays eux aussi dirigés par des militaires et aux prises avec la violence des groupes jihadistes.
Mais les récents raids ont mis en évidence les limites des alliances forgées par Bamako, à commencer par celle avec la Russie. Les forces russes sont présentes au Mali depuis fin 2021, d’abord à travers le groupe paramilitaire Wagner puis, depuis juin 2025, via l’Africa Corps, une structure directement contrôlée par Moscou et qui compterait aujourd’hui au moins 2 000 hommes sur le territoire malien. Après sa défaite à Kidal, la Russie a rapidement réaffirmé son soutien aux autorités maliennes, et les deux pays ont cherché à montrer que leur partenariat restait solide. Le 28 avril, Assimi Goïta a accordé sa première audience à l’ambassadeur russe à Bamako ; le 30 avril, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré que la Russie continuerait d’appuyer le Mali dans sa lutte contre les groupes armés.
Sur le terrain, les forces de l’Africa Corps maintiennent leurs positions dans plusieurs localités à travers le pays et ont participé aux récents bombardements aériens contre des positions du Jnim et du FLA. Elles sont également engagées dans l’escorte de camions-citernes visant à desserrer le blocus que le Jnim cherche à imposer à Bamako. Sans doute pour redorer son image, l’Africa Corps mène depuis quelques jours une campagne de communication sur les réseaux sociaux, publiant de nombreuses images de ses récents combats au Mali.
La création de l’AES en septembre 2023, puis l’annonce du retrait de ses trois Etats membres de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest en janvier 2024, ont également entrainé un affaiblissement de la coopération sécuritaire régionale. Comme Bamako, Ouagadougou et Niamey ont fait du souverainisme et de l’autonomie stratégique leur doctrine. Les pays de l’AES se sont engagés – à travers la Charte du Liptako-Gourma, signée en 2023 – à se défendre mutuellement en cas d’agression contre l’un des trois pays. En janvier 2025, ils ont aussi annoncé la création d’une force conjointe appelée à regrouper 15 000 hommes (qui peine à se concrétiser).
Pourtant, le 25 avril, ni le Burkina Faso ni le Niger ne sont intervenus pour soutenir le Mali. La confusion qui a régné à Bamako dans les premières heures de l’attaque, avec la mort du ministre de la Défense et la disparition temporaire du président Goïta, pourrait en partie expliquer l’absence de réponse militaire coordonnée des alliés de l’AES. Pour autant, des sources ont confié à Crisis Group que le Burkina Faso aurait participé à la campagne de frappes dans la région de Kidal, quelques jours après les attaques du 25 avril, tandis que le Niger aurait apporté un appui à l’armée malienne dans la zone frontalière séparant les deux pays.
Enfin, la dégradation des relations entre Bamako et Alger depuis 2023 a fragilisé un canal de médiation qui avait, par le passé, parfois permis de contenir l’escalade dans le nord du Mali. Depuis le début des années 1990, l’Algérie jouait un rôle clé dans les accords de paix entre Bamako et les rébellions nordistes. Mais sa dernière intervention, qui a abouti à l’accord d’Alger de 2015, a fini par être perçue à Bamako comme une ingérence étrangère. Ce sentiment s’est renforcé après le second coup d’Etat en 2021. Portés par une rhétorique souverainiste, les militaires ont mis fin à l’accord de paix et accusé le pouvoir algérien d’abriter des figures hostiles à Bamako, dont l’imam Dicko. L’offensive lancée en 2023 par les forces gouvernementales dans le nord du pays, la présence d’éléments russes à proximité du territoire algérien, plusieurs incidents frontaliers – dont la destruction par l’Algérie d’un drone malien à la frontière entre les deux pays en avril 2025– et la récente décision de Bamako de s’aligner sur le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental ont cristallisé une méfiance mutuelle profonde, privant le Mali d’un médiateur susceptible d’exercer une influence, directe ou indirecte, sur une partie des insurgés.
Dans ce contexte de fragmentation régionale et de frictions diplomatiques, il est peu probable que Bamako puisse, dans un avenir proche, compter sur le soutien extérieur nécessaire pour faire face à une menace qui dépasse largement ses frontières et ses capacités.
Comment sortir de l’impasse sécuritaire ?
Le régime malien a sérieusement vacillé le 25 avril, mais il ne s’est pas effondré. Toutefois, sa capacité à résister à de nouveaux coups de boutoir de ses adversaires dans les semaines à venir est incertaine. Pour se maintenir au pouvoir, les dirigeants militaires semblent toujours miser sur la même stratégie qui les a conduits dans l’impasse : d’une part, une réponse aux insurrections passant quasi exclusivement par l’option militaire, avec l’appui des alliés russes ; d’autre part, une gouvernance autoritaire, qui tend à concentrer le pouvoir entre les mains d’un petit groupe. La remobilisation des troupes et l’investissement accru dans l’outil militaire pourront au mieux permettre de gagner du temps, mais cela ne suffira pas à inverser une tendance de plus en plus défavorable.
Depuis plus de dix ans, Crisis Group recommande une correction des stratégies contre-insurrectionnelles et une sortie de crise fondée sur le dialogue comme voie privilégiée vers une solution durable. L’Etat malien et les insurgés gagneraient à tirer les leçons de ce trop long conflit et à faire en sorte que l’épisode du 25 avril ne soit pas un affrontement de plus, mais le déclencheur d’une prise de conscience sur la nécessité d’un dialogue politique.
Si l’objectif du pouvoir malien semble être de dissiper toute perception de faiblesse, dans un contexte où sa légitimité repose en grande partie sur la promesse de restauration de la sécurité, il devrait éviter de s’enfermer dans une logique de répression politique et de surenchère militaire, qui pourrait davantage l’affaiblir. Jusqu’à présent, le régime a résisté à l’idée d’un dialogue politique avec les insurgés. Pourtant, ses chances d’infléchir durablement la situation par la seule voie militaire demeurent faibles. Plus que jamais, il devrait envisager sérieusement une issue politique à la crise, en rouvrant des canaux de dialogue avec les groupes armés, conformément aux recommandations formulées par les multiples forums organisés au Mali, notamment le dialogue inter-malien de 2024.
Le Jnim et le FLA ont eux aussi intérêt à envisager une solution politique, y compris avec les autorités actuelles. Le Jnim a remporté une victoire en démontrant sa capacité à frapper jusqu’au cœur du pouvoir, mais cet avantage pourrait n’être que temporaire. D’une part, l’Etat malien pourrait se ressaisir, alors que la poursuite d’opérations urbaines dans la durée risque de disperser excessivement les forces du Jnim, de détourner des ressources de ses bastions ruraux et d’exposer le groupe à des rivaux, tels que l’Etat islamique au Sahel. D’autre part, les assauts des jihadistes contre le régime semblent davantage aliéner la population qu’aider les insurgés à gagner les cœurs dans les centres urbains, contribuant au maintien des autorités en place. Le Jnim a indiqué à plusieurs reprises son ouverture au dialogue, y compris récemment dans le communiqué du 30 avril. Il pose néanmoins la condition du départ préalable du régime militaire, une option susceptible de s’avérer à la fois incertaine dans son issue et plus meurtrière. Le groupe devrait se résoudre à dialoguer avec le pouvoir actuel, plutôt que de chercher préalablement à le renverser.
Quant au FLA, il a certes démontré qu’il dispose encore d’une capacité de frappe, mais la récente offensive a aussi mis en lumière sa dépendance vis-à-vis du Jnim, qui ne partage pas ses objectifs politiques. Ce positionnement risque, à terme, de marginaliser les séparatistes dans une alliance dominée par les jihadistes, dont les ressources apparaissent plus solides et la présence territoriale plus étendue. Dans ce contexte, la poursuite d’une stratégie exclusivement militaire exposerait le FLA à un enlisement coûteux, sans perspective d’issue politique favorable. A l’inverse, un engagement dans un processus de négociation serait la reconnaissance que ni la victoire militaire totale ni le statu quo ne constituent des horizons réalistes pour aucune des parties.
Les Etats de la région ne devraient ni rester indifférents ni être tentés de se réjouir des difficultés rencontrées par le pouvoir malien. Si Bamako a entretenu des relations souvent acrimonieuses avec plusieurs de ses voisins, ces derniers partagent néanmoins avec le Mali des enjeux sécuritaires et politiques trop étroitement imbriqués pour que les seules rancœurs diplomatiques guident leurs choix. Ils auraient donc intérêt à dépasser ces tensions et à explorer les conditions d’un réengagement progressif et pragmatique avec les autorités maliennes, afin de préserver les canaux de dialogue et de coopération indispensables à la stabilité régionale. De son côté, Bamako devrait assouplir sa posture vis-à-vis de certains partenaires extérieurs, y compris avec l’Algérie, qui demeure un interlocuteur clé des groupes armés du nord du pays et pourrait contribuer à apaiser les tensions.
