Huit priorités pour l’Union africaine en 2025

International Crisis Group, 06 Ferrier 2025

Alors que l’Union africaine s’apprête à élire le nouveau président de sa Commission, elle est confrontée à plusieurs défis majeurs en matière de paix et de sécurité. Ce briefing met en évidence huit domaines dans lesquels l’organisation peut utiliser son poids diplomatique à bon escient.

 

Que se passe-t-il ? Les chefs d’Etat africains se réunissent les 15 et 16 février pour le sommet annuel de l’Union africaine (UA), alors que plusieurs conflits violents font rage sur le continent et que les mécanismes traditionnels de rétablissement de la paix vacillent.

En quoi est-ce significatif ? Sans intervention diplomatique, les conflits meurtriers en Afrique risquent de s’aggraver et de continuer de s’étendre au-delà des frontières nationales. L’Occident et les autres puissances extérieures se repliant sur eux-mêmes ou ayant d’autres priorités, si les dirigeants africains n’assument pas leur rôle de médiateur, il est fort possible que nul ne le fasse.

Comment agir ? En 2025, l’UA devrait soutenir les efforts de médiation au Soudan ; prévenir un conflit régional dans les Grands Lacs ; renforcer la sécurité en Somalie et maintenir les canaux de communication ouverts avec le Sahel central ; aider le Cameroun à organiser des élections crédibles et le Soudan du Sud à faire face à la guerre au Soudan ; et définir une approche commune face aux effets du changement climatique.


Synthèse


L’Afrique traverse une période mouvementée. Pour la première fois depuis les années 1990, la plupart des régions du continent sont secouées par des conflits. Cette agitation survient en plein désordre mondial. Même avant que les électeurs américains ne réinstallent le président Donald Trump à la Maison-Blanche, une combinaison de facteurs – notamment les turbulences économiques causées par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la pandémie de COVID-19, ainsi que le déclin des institutions multilatérales – limitait l’action collective contre les menaces sécuritaires.

Aujourd’hui, tandis que la nouvelle administration américaine laisse entrevoir des coupes dans l’aide aux organisations autrefois essentielles au rétablissement de la paix, et qu’elle envisage de remettre en question les normes interdisant les accaparements de terres entre Etats, le système est plus que jamais en péril. Les réductions drastiques de l’aide américaine à l’étranger annoncées fin janvier appauvriront des millions de personnes, dont beaucoup en Afrique.

Alors que les chefs d’Etat de l’Union africaine (UA) se réunissent dans ce climat hostile pour leur sommet annuel les 15 et 16 février, ils doivent accepter cette réalité : si les dirigeants et Etats membres de l’UA n’assument pas une plus grande part de responsabilité dans la prévention des conflits, il est bien possible que nul ne le fasse.

Les défis auxquels l’Afrique fait face en matière de paix et de sécurité sont le résultat de crises qui se chevauchent. Il y a d’abord les conflits eux-mêmes. Dans la Corne de l’Afrique, la guerre civile au Soudan menace de fragmenter l’Etat et de s’étendre au Soudan du Sud, qui est déjà extrêmement faible, et peut-être aussi au Tchad.

La situation n’est guère meilleure en Somalie, où une nouvelle échéance censée amorcer le retrait progressif de la mission de sécurité de l’UA – qui, sous diverses formes, aide Mogadiscio à lutter contre les insurgés du groupe al-Chabab depuis 2007 – vient d’être repoussée. L’Ethiopie, la puissance économique de la région, est peut-être plus calme qu’au plus fort du conflit du Tigré qui a ravagé le nord du pays de 2020 à 2022, mais Addis-Abeba lutte toujours contre plusieurs insurrections, notamment dans les régions très peuplées de l’Oromia et de l’Amhara.

A l’ouest, dans la région du Sahel central, les autorités militaires ont chassé les troupes françaises et américaines qui leur apportaient un soutien en matière de sécurité et de renseignement, et se sont retirées de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Pour lutter contre les jihadistes qui sévissent dans la région, elles s’appuient désormais sur la société de sécurité russe Africa Corps (anciennement Wagner Group).

Bien que les insurgés continuent de gagner du terrain, les autorités du Sahel central estiment que ces nouveaux arrangements sécuritaires respectent davantage leur souveraineté que ne le faisait la France, l’ancienne puissance coloniale.

Dans le centre du continent, le conflit anglophone au Cameroun, trop souvent oublié, entre dans sa huitième année sans résolution politique en vue, tandis que les hostilités entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC) deviennent chaque jour plus dangereuses. Kigali soutient les rebelles du mouvement 23 mars (M23) qui ont pris Goma, la plus grande ville de la province congolaise du Nord-Kivu, le 27 janvier.

Les rebelles cherchent également à s’emparer de Bukavu, la capitale de la province voisine du Sud-Kivu, même si le cessez-le-feu unilatéral qu’ils ont annoncé le 4 février a pour le moment mis en pause leur offensive. Le risque est grand de voir cette guerre se transformer en une confrontation régionale dans les Grands Lacs, rappelant les atrocités des années 1990.

Enfin, en Afrique australe, des violences post-électorales ont éclaté au Mozambique en octobre dernier, après que l’opposition eut affirmé que le vote avait été truqué. La réaction brutale de la police a entraîné la mort de centaines de manifestants et l’instabilité a paralysé l’activité économique pendant des mois. Par ailleurs, l’insurrection dans la province de Cabo Delgado, au nord du pays, se poursuit, même si son intensité est aujourd’hui relativement faible.

Si les conflits en Afrique prennent une ampleur géographique inédite depuis des décennies, ils se doublent d’une crise des mécanismes de rétablissement de la paix, observée à travers le monde et en particulier sur le continent africain. Comme Crisis Group a déjà pu l’écrire, l’implication d’une multitude de puissances extérieures soutenant des camps rivaux, notamment au Soudan, renforce les défis des médiateurs. L’aventurisme semble avoir peu de conséquences. Aucune personnalité de premier plan n’a, par exemple, dû rendre de comptes pour la guerre dans le Tigré éthiopien, bien qu’il s’agisse de l’un des conflits les plus sanglants que l’Afrique ait connus ces dernières années. En outre, les dysfonctionnements au sein des institutions multilatérales, notamment au niveau du Conseil de sécurité des Nations unies (ONU), otage des rivalités entre les grandes puissances, font souvent de l’ONU une simple spectatrice de ce tumulte.

Alors que les conflits prolifèrent et que les mécanismes traditionnels de rétablissement de la paix s’essoufflent, l’UA se doit – mais il s’agit aussi là d’une opportunité – de renforcer son action. Les faiblesses de l’organisation sont bien connues : un financement insuffisant, des querelles au sein de la Commission de l’UA et une lutte pour le leadership entre l’UA et les blocs régionaux entravent sa capacité d’intervention. Mais elle possède également de solides atouts. Le plus important est peut-être le fait que sa légitimité ne soit pas contestée. De nombreux Africains sont en effet attachés à l’histoire de l’organisation, qui a joué un rôle central dans la promotion des idéaux panafricains. L’UA dispose aussi d’un certain poids diplomatique. Ces dernières années, elle est parvenue à rallier les Etats autour d’objectifs communs, tels que l’accord historique sur le commerce intra-africain (même si sa mise en œuvre est laborieuse). Elle a réussi à apporter une réponse collective largement saluée à la pandémie de COVID-19. Enfin, elle a remporté une victoire diplomatique majeure en devenant en 2023 membre du G20, ce qui lui permet de travailler avec l’Afrique du Sud, qui est membre à part entière du groupe et en assure la présidence en 2025, pour faire avancer les objectifs du continent au sein de ce forum réunissant les économies les plus influentes du monde.

Une vision positive, quoique optimiste, de l’UA verrait l’organisation s’appuyer sur ces atouts pour devenir une artisane de la paix. Elle est particulièrement bien outillée pour jouer un tel rôle, d’autant que les populations du continent sont de plus en plus méfiantes à l’égard des acteurs étrangers. Au début des années 2000, à la suite d’une vague de réformes menées par des dirigeants progressistes de pays clés comme l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Ethiopie, l’UA avait semblé être à la hauteur de son mandat. Elle s’était alors engagée avec assurance dans des initiatives de rétablissement de la paix et avait incité les Etats membres à renforcer leur gouvernance. Mais cet élan s’étant essoufflé ces dernières années, l’UA doit revenir à ses fondamentaux, en adhérant notamment aux principes de son acte constitutif, qui placent la promotion de la coexistence pacifique entre les Etats membres au cœur de sa mission.

Dans la pratique, l’UA devrait user de tout son poids diplomatique pour soutenir des actions en faveur du rétablissement de la paix, que ce soit en aidant à établir des positions régionales communes face aux crises, en servant d’intermédiaire entre les parties pour favoriser le dialogue ou en prenant l’initiative de médiations. Elle devrait tirer les leçons de sa réponse laborieuse et confuse lorsque la guerre au Soudan a éclaté et chercher à réagir plus promptement dès que survient un conflit, en proposant des pistes de désescalade et en maintenant son engagement en faveur de la résolution des conflits. Elle a avant tout la responsabilité de montrer que l’Afrique est profondément préoccupée par ses crises et de transmettre ce message partout où l’on discute des questions de sécurité.

Bien entendu, la capacité de l’UA à mener une diplomatie efficace dépendra de son leadership. Le sommet des 15 et 16 février sera suivi de près, notamment parce qu’il marquera l’entrée en fonction des nouveaux dirigeants de l’organisation. Le président Moussa Faki Mahamat quitte son poste après deux mandats de quatre ans à la tête de l’organisation. Trois hommes originaires d’Afrique de l’Est aspirent à lui succéder. Au sein de l’UA, certains espèrent que le nouveau président apportera une énergie et une assurance nouvelles à son rôle afin d’insuffler davantage de dynamisme aux travaux de l’organisation en cette période cruciale. Face à des conflits qui s’intensifient ou qui s’éternisent, il n’est peut-être pas juste d’attendre des miracles de la part des dirigeants de l’UA. Mais il est essentiel de veiller à ce que l’organisation tire le meilleur parti de ses atouts, en particulier à l’heure où les Etats-Unis semblent se replier sur eux-mêmes et où l’Europe paraît poursuivre d’autres priorités.


Voici huit priorités pour l’UA pour l’année à venir :


1. Renforcer le leadership de l’UA en matière de paix et de sécurité
2. Soutenir les efforts de médiation au Soudan
3. Prévenir un conflit régional dans les Grands Lacs
4. Lancer une nouvelle force de l’UA en Somalie
5. Engager le dialogue avec le Sahel central
6. Aider le Cameroun à organiser des élections crédibles
7. Empêcher le Soudan du Sud de s’effondrer
8. Prendre position sur la sécurité climatique

Cette liste n’est en aucun cas exhaustive. D’autres conflits continuent de sévir sur le continent. En Ethiopie, comme mentionné plus haut, l’armée est engagée dans des combats contre des insurgés dans les régions de l’Oromia et de l’Amhara, et les relations avec l’Erythrée sont délétères. La République centrafricaine (RCA) continue d’être en proie à des violences intercommunautaires et à des affrontements pour le contrôle des ressources, tandis que l’instabilité règne à la tête du pays. La Libye reste divisée et sans réelles perspectives d’élections.

Le Mozambique, comme indiqué précédemment, est confronté à une crise politique et sécuritaire. De nouveaux conflits pourraient également apparaître au cours des prochains mois, mettant l’UA et ses nouveaux dirigeants à l’épreuve. En somme, les dirigeants africains n’ont d’autre choix que d’assumer une plus grande part de responsabilité pour résoudre les nombreux conflits qui font rage sur le continent. Dans un contexte géopolitique fracturé et tendu, les Etats membres de l’UA devraient faire comprendre aux nouveaux dirigeants de l’institution qu’une approche complaisante et non interventionniste est un luxe que l’UA ne peut se permettre.


1. Renforcer le leadership de l’UA en matière de paix et de sécurité


L’élection prochaine d’une nouvelle équipe à la tête de l’UA intervient à un moment crucial pour l’organisation, à l’heure où des conflits sévissent aux quatre coins du continent. Le 15 février, les chefs d’Etat africains éliront une nouveau président de la Commission de l’UA. Il succèdera à Moussa Faki Mahamat, qui quitte ses fonctions au terme de deux mandats. Les dirigeants choisiront également une vice-présidente, ainsi que des responsables pour six autres postes stratégiques. Du fait de son importante visibilité, le président occupe la fonction la plus scrutée, même si le pouvoir effectif qui lui est dévolu est limité, les Etats membres prenant toutes les décisions importantes au nom de l’institution.

Cela étant, la présidence offre une tribune considérable, que son titulaire peut mettre à profit pour exposer sa vision, proposer des orientations à l’organisation ainsi qu’aux Etats membres, et contribuer à l’élaboration et à la mise en place de réponses collectives aux menaces qui pèsent sur la paix et la sécurité sur le continent. La principale mission du président consiste à peser diplomatiquement pour mener des actions en faveur de la paix là où elles sont le plus nécessaires. Et le travail ne manquera pas.

Le bilan de Moussa Faki Mahamat, en poste depuis 2017, est jugé mitigé. Ce dernier a joué un rôle important pour renouveler les partenariats de l’organisation avec l’ONU et l’Union européenne (UE).1 Il a aussi grandement contribué à l’accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), un projet novateur conclu en 2018 et dont l’ambition est de lever les obstacles réglementaires au commerce sur le continent. Son second mandat n’a toutefois pas été sans controverses.

Moussa Faki Mahamat a notamment soutenu la décision des Etats membres de ne pas suspendre son pays natal, le Tchad, après un renversement anticonstitutionnel en avril 2021. Cela au mépris de l’un des principes fondamentaux de l’UA, inscrit dans la Déclaration de Lomé de 2000, selon lequel l’organisation est tenue de suspendre un pays visé par un coup d’Etat et de ne lever la sanction qu’après la tenue d’élections et le retour à un régime civil.2

Mais la mémoire collective se souviendra probablement de Moussa Faki Mahamat pour sa gestion chaotique de la réponse de l’UA à la guerre civile soudanaise, qui a éclaté en avril 2023. Alors que les Etats-Unis étaient accaparés par le conflit en Ukraine et que d’autres acteurs extérieurs (comme les puissances arabes du Golfe) se rangeaient derrière l’une ou l’autre des deux principales forces en présence au Soudan, l’Afrique se devait de jouer un rôle de premier plan dans la crise.

Pourtant, lorsque les efforts de médiation du bloc régional de la Corne de l’Afrique, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), se sont avérés infructueux, le président de l’UA n’a pas su tirer la sonnette d’alarme face à la gravité de la crise et mobiliser une réponse efficace de la part de son institution.3

Trois candidats sont en lice pour succéder à Moussa Faki Mahamat. En vertu du système de rotation régionale adopté en mars 2024, tous trois sont originaires d’Afrique de l’Est.4 Il s’agit de l’ancien Premier ministre du Kenya, Raila Odinga, du ministre des Affaires étrangères de Djibouti, Mahamoud Ali Youssouf, et de l’ancien ministre des Finances de Madagascar, Richard Randriamandrato. Raila Odinga et Mahamoud Ali Youssouf font figure de favoris et ont tous deux mené des campagnes énergiques.

L’ancien chef du gouvernement kényan estime qu’il est le mieux placé pour renforcer l’influence politique de l’UA, du fait de sa propre notoriété et du statut de grande puissance du Kenya en Afrique. Il se dit le plus à même d’obtenir l’oreille attentive des chefs d’Etat lors de médiations. Mahamoud Ali Youssouf présente un profil bien différent. Ses soutiens soulignent qu’il mettra son expérience en matière de gestion au profit de la Commission, dont les Etats membres dénoncent régulièrement la rigidité et l’inefficacité. Il fait valoir, enfin, son excellente connaissance des institutions de l’UA.

Celui qui l’emportera aura fort à faire. De nombreux obstacles font barrage à l’exercice d’une présidence efficace. Contrairement à l’UE, dont les Etats membres ont confié certains pouvoirs à une Commission européenne supranationale, l’UA est une organisation intergouvernementale qui ne dispose d’aucune souveraineté. Le véritable pouvoir appartient aux Etats membres. Et, bien que jouissant d’un certain prestige, le président ne peut guère (voire pas du tout) orienter leurs actions.

Néanmoins, ce dernier peut s’avérer utile quand il s’appuie sur la légitimité unique de l’UA auprès des Africains pour attirer l’attention diplomatique sur les menaces les plus graves pour la paix et la sécurité du continent. La catastrophe humanitaire au Soudan et le conflit potentiellement explosif dans l’est de la RDC constituent, aujourd’hui, les crises les plus urgentes. La priorité absolue du nouveau président devrait être d’éteindre ces incendies.

Celui-ci devra aussi s’attaquer au rôle que peut jouer l’UA dans la promotion des pratiques de bonne gouvernance, conformément aux principes de Lomé. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger, la Guinée, le Gabon et le Soudan sont suspendus de l’organisation depuis que des militaires y ont pris le pouvoir. L’UA lève généralement les suspensions dès le retour à un ordre constitutionnel issu d’élections démocratiques. Cette approche a semblé produire de bons résultats au début des années 2000, lorsque plusieurs régimes militaires ont redonné le contrôle aux civils.

Aujourd’hui, toutefois, les chances de voir se produire un retour à la démocratie sont beaucoup plus minces. En cette nouvelle ère mondiale marquée par l’impunité, il est peu probable que les derniers coups d’Etat, en particulier au Sahel central, soient inversés de sitôt.5 De tous les pays suspendus, seule la junte gabonaise a montré un intérêt à rétablir ses relations avec l’UA.

L’UA fait ainsi face à un dilemme de taille. Il n’est pas envisageable de réviser la Déclaration de Lomé, qui insiste justement sur l’importance de consolider la démocratie sur le continent. En même temps, les pays membres de l’organisation sont en train de prendre conscience – comme l’ont exprimé ces derniers mois les dirigeants de deux grandes démocraties d’Afrique de l’Ouest, le Ghana et le Sénégal – qu’il est crucial de maintenir le dialogue avec les régimes militaires. La section 5 de ce briefing explore la manière dont l’UA pourrait contribuer à cet effort, tout en restant fidèle à son engagement en faveur des principes démocratiques.

Enfin, l’une des tâches les plus importantes qui attendent le prochain président sera de promouvoir le rôle de l’UA en tant que porte-parole du continent africain. Il devrait tenter de faire valoir les points de vue des nations africaines dans les discussions mondiales lorsqu’il représentera l’UA dans les réunions du forum économique du Groupe des Vingt (G20).

Il devrait également encourager les Etats membres à rapidement adopter des positions communes sur les questions faisant l’objet d’un consensus, comme la négociation du financement de la lutte contre le changement climatique et le lobbying en faveur de la réforme des institutions financières internationales. L’UA a élaboré un projet de position commune sur le climat, la paix et la sécurité, que les membres du Conseil de paix et de sécurité (CPS) examineront en 2025. Le président de l’UA devrait faire pression pour que ce texte soit adopté.6

Certes, les pays membres de l’UA ont tendance à attendre de la Commission des choses qu’elle ne peut offrir, mais cela n’est pas une raison pour que le nouveau président renonce à poursuivre un programme ambitieux. Alors que la course à l’influence et à l’accès aux minerais et aux hydrocarbures s’intensifie – notamment en RDC mais aussi en RCA, au Mali et au Zimbabwe –, et que la rivalité entre les grandes puissances refaçonne les institutions censées favoriser la coopération mondiale, l’UA a besoin d’un président qui saura promouvoir l’unité du continent afin de résoudre des problèmes communs et faire entendre la voix de l’Afrique dans un monde de plus en plus polarisé.


2. Soutenir les efforts de médiation au Soudan


L’Etat soudanais est au bord de l’effondrement. En avril 2023, un différend entre l’armée soudanaise, dirigée par le général Abdel Fattah al-Bourhane, et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), commandées par Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », au sujet de l’intégration de ces dernières dans l’armée du pays, a dégénéré en une guerre ouverte. Les combats ont d’abord éclaté dans la capitale Khartoum avant de se propager rapidement dans la majeure partie du pays.

Les deux camps sont soutenus par des acteurs extérieurs – les Emirats arabes unis (EAU) sont le principal appui des FSR, tandis que l’Egypte soutient l’armée – et chaque partie estime qu’elle a plus à gagner sur le champ de bataille qu’à la table des négociations. Les tentatives de médiation ont par conséquent été laborieuses. Même si l’UA ne dispose que d’une marge de manœuvre limitée pour mettre fin au conflit, elle pourrait en faire davantage pour attirer l’attention de la communauté internationale sur la crise, encourager les protagonistes à prendre part à une médiation sérieuse, et favoriser les discussions au sein de la société civile soudanaise afin de trouver une solution politique.

Les dommages causés par la guerre civile au Soudan sont effroyables. Le conflit est à l’origine de la pire crise humanitaire au monde. Plus de 3,2 millions de personnes ont fui vers les pays voisins comme l’Egypte, le Tchad, le Soudan du Sud et l’Ethiopie.7 Selon les estimations, douze millions de Soudanais ont été déplacés et 26 millions font face à de graves pénuries alimentaires. Les coupes de l’administration Trump dans l’aide internationale, en dépit d’exceptions pour l’aide humanitaire vitale, menacent de priver de nourriture encore plus de Soudanais.8 Toutes les forces en présence se sont rendues coupables de violences sexuelles à grande échelle à l’encontre des femmes et des jeunes filles.

Les acteurs internationaux ont peiné à répondre à ce conflit. Les efforts déployés pour organiser des discussions en tête-à-tête entre Abdel Fattah al-Bourhane et Hemetti, ou entre leurs plus hauts représentants, n’ont guère abouti. A ce jour, les initiatives les plus marquantes comprennent deux cycles de négociations à Djeddah, en Arabie saoudite, sous l’égide du royaume et des Etats-Unis (mai et octobre 2023) ; des discussions à Manama, au Bahreïn, organisées par l’Egypte et les EAU (janvier 2024) ; et des pourparlers conduits par les Etats-Unis à Genève (août 2024). Ces dernières semaines, la Turquie a tenté d’initier un dialogue direct entre l’armée soudanaise et les soutiens émiratis des FSR, mais il est encore trop tôt pour savoir si ces efforts porteront leurs fruits.9

Ce triste bilan cache un manque de motivation de part et d’autre.10 Les acteurs extérieurs ont permis aux deux principaux belligérants de rester dans la course et de continuer à se battre, empêchant la victoire de l’un ou de l’autre par K.O. Les FSR, qui ont eu le dessus pendant une grande partie du conflit, contrôlent l’essentiel de l’ouest du pays et ont récemment étendu leur influence à de nouvelles zones dans le sud, le long des frontières avec le Soudan du Sud et l’Ethiopie.

L’armée, qui estime être la seule force légitime, domine le nord et l’est du pays. Ces deux derniers mois, la situation semble avoir évolué en sa faveur. L’armée s’est d’abord emparée (au moyen, semble-t-il, de drones fournis par l’Iran) de Wad Madani, la capitale de l’Etat de Gezira. Le 24 janvier, elle est entrée dans Bahri, au nord de Khartoum, reprenant le contrôle du quartier général de l’armée, tombé pendant plusieurs mois aux mains des FSR. L’opération a permis de restaurer le moral des troupes et a porté un coup dur aux FSR, qui se sont retirées sans trop de résistance (comme elles l’avaient fait à Wad Madani). Quoi qu’il en soit, même si l’armée parvient à chasser les FSR hors de la capitale, la guerre civile risque de perdurer, en particulier au Darfour. Et l’équilibre des forces pourrait encore s’inverser.

Au-delà du fait que chaque partie pense obtenir davantage en usant de la violence que par la négociation, les efforts pour rétablir la paix se heurtent à d’autres obstacles. L’armée ne veut pas dialoguer avec les FSR, qu’elle qualifie de groupe terroriste, et elle refuse que les EAU, qu’elle considère (à juste titre) comme le principal soutien des paramilitaires, participent aux pourparlers de paix. Les islamistes proches de l’ancien président déchu Omar el-Bechir se sont alliés à l’armée pour tenter de revenir au pouvoir, ce qui inquiète de nombreux gouvernements africains, arabes et occidentaux ainsi que de nombreux Soudanais. Les alliances conclues par l’armée avec d’anciens groupes rebelles au-delà du bassin fluvial du centre du pays compliquent encore les choses. Difficile également de savoir comment intégrer les points de vue des dirigeants civils et des communautés locales dans un éventuel processus de paix. Alors que les deux parties sont accusées, arguments à l’appui, d’avoir commis des atrocités, et qu’elles entendent jouer un rôle dans la gouvernance de l’après-guerre, il est peu probable qu’un quelconque arrangement puisse emporter l’adhésion des populations victimes de ces exactions.

Dans de telles circonstances, il est compréhensible que l’UA ait peiné à influencer le cours des événements. Les querelles internes pour déterminer qui devait prendre en charge le dossier n’ont pas facilité les choses. La feuille de route pour la médiation et l’aide humanitaire établie par l’UA en mai 2023, juste après le début de la guerre, est rapidement devenue obsolète.11 Un panel de hauts représentants constitué en janvier 2024 n’est pour l’heure pas parvenu à faire évoluer la donne, faute du poids politique nécessaire pour rivaliser avec les autres initiatives de médiation.12 Toutefois, l’UA dispose d’un moyen de pression morale qu’elle a trop hésité à utiliser. Si les chefs d’Etat africains font souvent fi des critiques venues de l’étranger, ils ont plus de mal à rejeter celles de leurs pairs. Les dirigeants de l’UA – qui continue de jouir d’un large soutien auprès des populations du continent – auraient pu avoir recours à une diplomatie du mégaphone pour faire pression sur les belligérants.

L’élection prochaine d’un nouveau président de la Commission de l’UA est une opportunité de repartir à zéro. Celui-ci pourrait utiliser son poids diplomatique pour dénoncer ces effusions de sang insensées et exhorter les parties à s’asseoir à la table des négociations. Pour créer un effet d’entraînement, il pourrait convoquer un sommet extraordinaire des chefs d’Etat de l’UA en vue de trouver de nouveaux moyens d’encourager et de soutenir activement les discussions entre les belligérants.13 Le président pourrait également chercher à inclure l’UA dans les initiatives non africaines les plus prometteuses visant à favoriser la tenue de négociations.

En parallèle, le panel de hauts représentants de l’UA devrait, avec le soutien du président de la commission, poursuivre ses efforts pour permettre aux acteurs politiques et à la société civile du Soudan de discuter. Ce dialogue pourrait servir de tremplin à l’étude d’options viables pour une administration civile provisoire, une fois que les médiateurs auront obtenu un cessez-le-feu.

Mohammed Ibn Chambas, un diplomate aguerri de l’UA qui a été nommé en janvier 2024 à la tête du panel, devrait coordonner ces efforts afin de renforcer le volet civil, en travaillant éventuellement avec l’Egypte, qui a tenté elle aussi de réunir les responsables politiques civils en juillet 2024. Compte tenu des tensions qui règnent au sein de la société civile soudanaise, Mohammed Ibn Chambas et son équipe devront faire preuve d’une neutralité scrupuleuse au moment de planter les graines d’un nouveau Soudan pour l’après-guerre.


3. Prévenir un conflit régional dans les Grands Lacs


Le conflit dans l’est de la RDC a connu une escalade dramatique le 27 janvier. Soutenus par les soldats, les équipements et les armes du Rwanda, les rebelles du M23 se sont emparés de Goma, la plus grande ville de l’est du pays, mettant en déroute l’armée congolaise et ses alliés. Depuis, le M23 a progressé vers Bukavu, la capitale de la province voisine du Sud-Kivu. Les rebelles ont annoncé un cessez-le-feu unilatéral le 4 février, interrompant ainsi leur offensive. La situation humanitaire est désastreuse.

Des centaines de milliers de personnes déplacées ont dû abandonner les camps où elles avaient trouvé refuge, et ont été forcées de fuir une fois de plus. L’artillerie utilisée par les deux camps a fait de nombreuses victimes parmi les civils. Les efforts diplomatiques pour résoudre la crise sont désorganisés, les dirigeants africains se disputant le rôle de chef de file. Les chefs d’Etat impliqués dans le conflit devraient de toute urgence tempérer leurs déclarations belliqueuses, qui risquent de déclencher une guerre régionale.

Les autres voisins ont un rôle à jouer lors du prochain sommet qui réunira les dirigeants des blocs régionaux d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe. Ils peuvent pousser en faveur d’un cessez-le-feu négocié et d’un processus de médiation unique permettant d’explorer des pistes pour désamorcer et résoudre le conflit.

La chute de Goma et le manque de volonté de Kigali et de Kinshasa d’engager des pourparlers pourraient mener à un conflit régional, rappelant le douloureux souvenir de la fin des années 1990 et du début des années 2000, lorsque des armées d’Afrique centrale et australe avaient pris part à des combats prolongés dans l’est de la RDC. L’inquiétude est d’autant plus grande que de nombreux acteurs extérieurs sont aujourd’hui impliqués dans la crise. Lorsque le M23 et les forces rwandaises ont avancé sur Goma, ils ont affronté des troupes sud-africaines, malawites, tanzaniennes et burundaises, invitées par Kinshasa pour lutter contre les rebelles. Ils se sont aussi heurtés aux membres de l’une des missions de maintien de la paix de l’ONU les plus importantes. Toutes les forces ont subi des pertes, renforçant les ressentiments entre les parties impliquées dans le conflit.

Largement en sommeil depuis sa dernière grande incursion dans la région en 2012, le M23 a soudainement refait surface en novembre 2021. Les rebelles ont progressé dans la province du Nord-Kivu, mettant en déroute à plusieurs reprises des soldats congolais mal équipés et peu motivés, ainsi que le groupe hétéroclite de supplétifs combattant à leurs côtés. Après l’échec des pourparlers de paix à la mi-décembre 2024, le M23 a lancé une grande offensive, s’emparant de plusieurs villes clés, dont Masisi et Minova. Cette avancée a culminé avec la prise de Goma le 27 janvier.

Depuis la chute de la ville, les deux parties ont chacune fait monter la pression. Le 29 janvier, le président congolais Félix Tshisekedi a promis une « réponse vigoureuse et coordonnée » à l’agression de Kigali et a appelé ses concitoyens à se mobiliser.14 Le lendemain, le chef politique du M23 a déclaré que le groupe avait l’intention de « marcher sur Kinshasa ».15 Avant même d’entrer dans Goma, le M23 et les Rwandais s’étaient déjà bien établis dans des régions conquises du Nord-Kivu, remplaçant les dirigeants locaux et prenant le contrôle des gisements les plus prisés de coltan et d’or.16 Sur les réseaux sociaux, la rhétorique hostile a atteint des niveaux inquiétants, tant chez les Congolais que chez les Rwandais.

Les efforts de médiation des dernières années n’ont pas permis d’influencer les parties. En 2022, les chefs d’Etat de l’UA ont demandé au président angolais João Lourenço de faciliter des pourparlers entre le président rwandais Paul Kagame et son homologue congolais Félix Tshisekedi. Connue sous le nom de « processus de Luanda », cette initiative a conduit à un cessez-le-feu en juillet 2024, puis à un engagement de Kigali à retirer ses troupes de l’est du pays. De son côté, Kinshasa a promis de « neutraliser » les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe anti-Kigali composé de vestiges des forces responsables du génocide de 1994. Négociés au niveau opérationnel, ces engagements ont toutefois échoué lorsqu’ils sont parvenus au bureau des deux présidents. Le sommet prévu le 15 décembre en Angola a été annulé après le retrait à la dernière minute de Paul Kagame, suscitant de vifs échanges entre les présidents congolais et rwandais.17

L’échec de ce sommet, qui pourrait être à l’origine de la dernière série de combats, n’est guère surprenant, compte tenu des profonds griefs et méfiances réciproques. Kinshasa ne croit pas le Rwanda lorsque ce dernier affirme que les FDLR représentent une menace sérieuse pour sa sécurité. Les autorités congolaises estiment, au contraire, que Kigali se sert du groupe rebelle comme prétexte pour occuper l’est de la RDC.18 Le président Tshisekedi refuse également de discuter avec les rebelles, qu’il considère comme de simples laquais du Rwanda. Toutefois, le M23 contrôlant de facto les Kivus, il n’est pas sûr qu’il puisse maintenir cette position très longtemps.

De son côté, le Rwanda n’a pas retiré ses troupes de l’est de la RDC. Au lieu de cela, Kigali a déployé des milliers de soldats supplémentaires sur le territoire de son voisin, soutenu le M23 dans son attaque contre Goma et mis en place de nouvelles administrations dans les zones qu’il contrôle. Estimant que l’insurrection est une affaire purement congolaise et non régionale, le Rwanda continue de soutenir que seules des négociations directes entre Kinshasa et le M23 peuvent résoudre le conflit.19 Ce récit est toutefois mis à mal par les nombreuses preuves indiquant que Kigali a déployé des troupes pour soutenir le M23.20

Le conflit a profondément divisé le continent, rendant le travail des médiateurs encore plus difficile. Les fractures se sont encore accentuées après la chute de Goma. Depuis que les combats ont éclaté en 2021, certains dirigeants et hauts fonctionnaires africains se sont montrés sensibles aux inquiétudes sécuritaires du Rwanda. D’autres, en revanche, partagent la frustration de Kinshasa face au comportement de Kigali. Ils craignent notamment qu’en recourant à la force, dans le but éventuel de redessiner les frontières, le Rwanda ne crée un dangereux précédent et ne viole l’engagement de l’UA en faveur du respect des frontières datant de l’époque coloniale.21

D’une manière générale, les allégeances s’inscrivent dans une logique géographique. Les pays d’Afrique australe se sont alignés sur Kinshasa, tandis que la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est (EAC), à l’exception du Burundi, soutient Kigali. Ce clivage s’explique notamment par l’histoire des déploiements militaires dans l’est de la RDC. Alliant pressions et négociations (mais sans combats majeurs), le contingent de l’EAC déployé en 2022 a repoussé le M23 loin des grandes villes.

Mais Kinshasa souhaitait que les forces est-africaines affrontent militairement les rebelles. La mission a pris fin dans un climat tendu après que Félix Tshisekedi eut exigé son départ. Les troupes de l’EAC ont alors été remplacées par une force d’Afrique australe composée de soldats d’Afrique du Sud, du Malawi et de Tanzanie, ainsi que par un déploiement d’unités burundaises dans le cadre d’un accord bilatéral.

Gitega a déployé des milliers de soldats dans le Nord et le Sud-Kivu, essuyant des pertes considérables qui ont créé des tensions au Burundi. Ce dernier étant un allié clé de Kinshasa, certains diplomates africains craignent désormais que Kigali et ses alliés ne cherchent à renverser le gouvernement burundais. Pour compléter le tableau, l’influent fils du président ougandais Yoweri Museveni a ouvertement salué les avancées du M23, tandis que Kampala appuie les rebelles sur le plan matériel (bien que ce soutien soit relativement discret).22

La chute de Goma a provoqué de nouvelles tensions et déclenché de nouvelles actions diplomatiques. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a accusé l’armée rwandaise et le M23 d’être responsables de la mort de treize soldats sud-africains (le bilan est depuis passé à quatorze), suscitant la colère de Paul Kagame.23 Mais les dirigeants de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), l’équivalent régional de l’EAC, ont appelé à un cessez-le-feu immédiat et exhorté tous les Etats et les groupes armés à reprendre les pourparlers. L’EAC lui a emboité le pas. Lors des sommets des 29 et 31 janvier, les dirigeants des deux blocs ont appelé à la tenue d’un sommet conjoint EAC-SADC pour élaborer une feuille de route. Mais des rancœurs (à la suite de l’altercation entre Cyril Ramaphosa et Paul Kagame) et de profondes lignes de fracture subsistent. Ce sommet doit avoir lieu le 8 février.

De son côté, l’UA a convoqué une réunion ministérielle du CPS le 29 janvier. Les ministres ont décidé de continuer à soutenir les efforts de João Lourenço et ont à nouveau appelé les dirigeants rwandais et congolais à négocier.24 L’Angola assumera la présidence tournante de l’UA à partir du 15 février, mais il n’est pas certain que Luanda souhaite continuer à jouer un rôle de premier plan dans le dossier congolais. Conscient des divisions régionales, le CPS a pris soin de ne pas prendre parti dans le conflit. Lors de la réunion ministérielle de fin janvier, le CPS a appelé tous les acteurs extérieurs soutenant le M23 à se retirer de l’est de la RDC, sans toutefois nommer le Rwanda.

Compte tenu des enjeux, il est essentiel que les dirigeants africains surmontent leurs divergences, ou du moins modèrent leurs propos, et concentrent leurs efforts pour amener les parties belligérantes à la table des négociations. Bien qu’il soit peu probable qu’ils fassent publiquement pression sur Kigali, les dirigeants africains devraient faire comprendre au président Kagame que les agissements du Rwanda dans les Kivus violent clairement les règles de l’UA concernant le respect des frontières souveraines.

Ils devraient exiger de Kigali qu’il se retire de Goma et d’autres villes. Ils devraient aussi exhorter Kinshasa à assouplir sa posture et à accepter de dialoguer avec le M23. Bien que Kigali soit effectivement aux commandes, il y a peu d’autres options réalistes pour une résolution du conflit sur le long terme.

Les récentes tensions entre Cyril Ramaphosa et Paul Kagame ont considérablement nui aux efforts déployés pour mettre fin au conflit. Les deux dirigeants devraient chercher à se réconcilier du mieux – et aussi rapidement – qu’ils le peuvent. Les ministres des Affaires étrangères de l’Afrique du Sud et du Rwanda ont tout de même pu discuter des relations entre leurs pays lors d’un appel téléphonique le 30 janvier ; ils pourraient continuer à explorer les moyens d’une désescalade.

Pour apaiser les tensions entre Pretoria et Kigali, le M23 et ses alliés rwandais devraient, dans un premier temps, permettre aux soldats sud-africains et aux autres troupes bloqués près de Goma de se retirer en toute sécurité. Les rebelles devraient par ailleurs, avec le soutien des agences onusiennes, faciliter l’acheminement d’une aide humanitaire aux populations qui en ont besoin.

Enfin, en ce qui concerne le sommet EAC-SADC, les dirigeants devraient exhorter les parties belligérantes à accepter un cessez-le-feu négocié et à privilégier un processus de médiation unique entre Kigali et Kinshasa. Pour donner de l’élan à ces efforts, le nouveau président de la Commission de l’UA – qui sera élu le 15 février – et son équipe devraient exprimer leur soutien aux résultats du sommet, proposer d’accueillir des discussions si nécessaire, et être prêts à fournir l’appui diplomatique et technique de l’organisation pour empêcher que ce conflit ne dégénère en une guerre dévastatrice de plus grande ampleur.


4. Lancer une nouvelle force de l’UA en Somalie


L’UA apporte un soutien précieux au gouvernement somalien, qui s’efforce de développer ses forces de sécurité et de lutter contre l’insurrection menée par les Chabab. La mission militaire de l’UA, déployée depuis 2007, devait se retirer en décembre 2024, mais le président somalien Hassan Sheikh Mohamoud a réclamé son maintien. Mogadiscio n’a pas fait de progrès militaires suffisants dans sa lutte contre les Chabab pour faire cavalier seul. Une offensive lancée fin 2022, qui avait permis de reconquérir des territoires dans le centre de la Somalie, a stagné avant de pouvoir se diriger vers le sud, où les insurgés sont les plus puissants.

La campagne a été freinée par des différends politiques, des tensions entre clans et une armée somalienne encore relativement embryonnaire. L’UA doit trouver les fonds nécessaires pour réorganiser sa force, aider le gouvernement à obtenir l’appui de troupes étrangères pour l’opération militaire africaine, et mettre la Somalie sur la bonne voie afin que de nouvelles missions de l’UA ne soient plus nécessaires.

La toute nouvelle Mission de soutien et de stabilisation de l’UA en Somalie (AUSSOM) a démarré ses opérations en janvier 2025. Elle a pour objectif d’épauler l’armée somalienne dans sa lutte contre les Chabab, de protéger les infrastructures urbaines, de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire et de soutenir la consolidation de l’Etat.25 Malgré son nouveau nom, l’AUSSOM s’inscrit essentiellement dans la continuité de la précédente Mission de transition de l’Union africaine en Somalie (ATMIS), en place entre 2022 et 2024, et prendra le relais de cette dernière pour une période de six mois.

Les quelque 12 000 soldats de l’AUSSOM – soit près de la moitié de l’effectif maximal de la Mission de l’UA en Somalie (AMISOM), initialement déployée par l’organisation entre 2007 et 2022 – seront répartis dans une vingtaine de bases en Somalie, contre environ 80 en 2022. La plupart de ces bases se situent à proximité de centres urbains stratégiques ou de sites importants tels que les aéroports.

L’idée maîtresse de cette restructuration est de permettre à la mission de tenir les points névralgiques afin de permettre aux troupes somaliennes de s’attaquer aux Chabab. Toutefois, l’UA devra également jouer un rôle de soutien dans les opérations militaires somaliennes. Malgré les efforts considérables de nombreux instructeurs étrangers, les forces armées nationales peinent à progresser sur le champ de bataille sans aide extérieure.

Alors que l’UA se prépare à assurer ce soutien, elle devra coopérer avec Mogadiscio pour résoudre certaines questions importantes. La première est de savoir qui financera la mission.26 En théorie, une partie de la réponse pourrait se trouver à New York. En décembre 2024, le Conseil de sécurité de l’ONU a approuvé provisoirement un financement pour l’AUSSOM via un nouveau mécanisme qui permet au Conseil de couvrir jusqu’à 75 pour cent des coûts des opérations pour la paix de l’UA à partir des contributions obligatoires des Etats membres de l’ONU.27

Les fonds ne seront cependant pas débloqués avant juillet et leur versement est conditionné à l’approbation finale du Conseil, qui doit se prononcer lors d’un vote en mai.28 La précédente administration américaine s’est abstenue lors du vote de la résolution de décembre, estimant que le nouveau mécanisme de financement de l’ONU devait servir à des missions essentiellement offensives et limitées dans le temps (l’AUSSOM ne remplit ni l’une ni l’autre de ces conditions). Il est presque certain que la nouvelle administration du président Trump sera encore plus critique à l’égard d’un accord dont elle pourra dénoncer le coût trop élevé pour les contribuables américains.29

La mission n’a pas non plus recruté un nombre suffisant de soldats. Les cinq pays ayant fourni des troupes à l’ATMIS (le Burundi, Djibouti, l’Ethiopie, le Kenya et l’Ouganda) devaient, selon les attentes initiales, renouveler leur engagement afin de minimiser toute perturbation. Ce plan a été mis à mal par un différend opposant la Somalie à l’Ethiopie (concernant les projets de l’Ethiopie de sécuriser un accès à un port dans la région séparatiste du Somaliland) qui a failli dissuader Addis-Abeba d’envoyer des soldats.

Une médiation turque a permis de surmonter cette mésentente, mais des changements sont tout de même à prévoir. Le Burundi devrait en effet se retirer de la mission, l’Egypte devrait vraisemblablement fournir un petit nombre d’experts, et les engagements spécifiques de troupes ainsi que les dispositions logistiques importantes n’ont pas encore été arrêtés.30

Dans ce contexte, les premières mesures que l’UA va devoir prendre pour mener à bien son action en Somalie consistent à obtenir un financement adéquat. La tâche sera ardue. L’UA devra déjà mettre toutes les chances de son côté lors du vote du Conseil de sécurité en mai. Il s’agit notamment de satisfaire aux exigences de l’ONU en matière de surveillance et de conformité au droit financier et international, d’établir un chiffrage clair des coûts de la mission et de démontrer que l’UA peut assumer la part de 25 pour cent qui sera à sa charge (bien qu’elle puisse solliciter l’aide de l’ONU et de bailleurs de fonds bilatéraux).

Une deuxième étape consistera à travailler en étroite collaboration avec la Somalie (qui a fait son entrée au Conseil de sécurité en janvier en tant que membre élu), ainsi qu’avec l’Algérie et la Sierra Leone, qui sont les autres membres africains du Conseil. Ils devront sensibiliser et associer les responsables américains à ces efforts, tant au Congrès qu’à New York, où l’ancienne députée Elise Stefanik est presque assurée de devenir la nouvelle représentante permanente des Etats-Unis.

Cependant, compte tenu du défi potentiellement insurmontable que représente l’obtention du soutien de Washington au moment où les Etats-Unis se replient sur eux-mêmes, il sera également essentiel de réfléchir à des mesures d’urgence. Il faudra pour cela s’adresser aux traditionnels bailleurs de fonds, mais aussi à de nouvelles cibles, pour voir ce qu’ils peuvent apporter, qu’il s’agisse de l’UE et du Royaume-Uni ou de bailleurs potentiels tels que la Turquie, les Etats arabes du Golfe, le Japon et la Chine (dont certains auraient déjà promis de petits montants).

Une mission plus restreinte pourrait aussi devoir être envisagée si le financement s’avérait insuffisant pour soutenir les objectifs actuels.31 De leur côté, les bailleurs de fonds devraient prendre en compte les risques sécuritaires qu’impliquerait une mission de moindre envergure, qui laisserait davantage de marge de manœuvre aux Chabab et accentuerait la pression sur des forces somaliennes déjà débordées.

Par ailleurs, l’UA devrait s’efforcer de régler les problèmes en suspens liés à la mobilisation de troupes. L’UA et le gouvernement somalien doivent se mettre d’accord de toute urgence sur le nombre exact de soldats que chaque pays devra fournir et sur leur zone d’affectation. La plupart d’entre eux seront probablement déployés à des postes similaires à ceux qu’ils occupaient dans le cadre de l’ATMIS, mais des changements sont à prévoir dans des régions telles que le Moyen-Chébéli, le Bay et le Bakool. Ces questions doivent être prises en compte et résolues pour pouvoir finaliser la restructuration de la mission d’ici juillet.

Enfin, l’UA, le gouvernement somalien et ses partenaires devront veiller à ce que la mission réussisse là où les autres ont échoué – c’est-à-dire en se retirant complètement d’ici 2029. Une partie du défi réside dans le fait que la stratégie de retrait de la mission repose sur l’aptitude de la Somalie à assumer l’entière responsabilité de sa sécurité, ce qui échappe largement au contrôle de l’UA. L’AUSSOM peut, cependant, concevoir ses opérations en tenant compte des besoins en matière de renforcement des capacités, en particulier dans les domaines où les forces armées somaliennes présentent des carences, qu’il s’agisse de certaines compétences de terrain ou du réapprovisionnement logistique.

Faire face aux multiples défis sécuritaires de la Somalie nécessitera également des solutions politiques, notamment par la voie d’un dialogue permettant de surmonter les relations conflictuelles entre le gouvernement central et les Etats fédérés. Les tensions récurrentes au sujet du partage du pouvoir et des ressources compromettent la coopération dans la lutte contre l’ennemi commun, les Chabab, et compliquent la planification et la mise en œuvre des opérations.

Si jamais le scénario d’un dialogue constructif avec les Chabab s’avérait possible, cette option ne devrait pas être écartée, tant il est difficile d’envisager la possibilité d’une victoire militaire totale sur un mouvement insurrectionnel aussi profondément enraciné. Ainsi, s’il est important de garantir un filet de sécurité à la Somalie, l’UA devrait, par l’intermédiaire de sa Commission et du CPS, inciter Mogadiscio à prendre des mesures pour faire de cette mission la dernière dans le pays.


5. Engager le dialogue avec le Sahel central


L’UA peine à trouver un rôle à jouer dans la région du Sahel central, théâtre d’une série de coups d’Etat au cours des dernières années (six lors des trois dernières années seulement).32 Les efforts de la Cedeao pour favoriser le retour à des régimes constitutionnels ont échoué. Au Niger, après que les forces armées ont renversé le président Mohamed Bazoum en juillet 2023, le bloc ouest-africain a imposé des sanctions sévères et menacé d’intervenir militairement. En vain. Au lieu de cela, le Niger s’est rapproché de deux pays voisins eux aussi dirigés par des militaires, le Burkina Faso et le Mali, pour former l’Alliance des Etats du Sahel (AES), décrite par ses membres comme un « pacte défensif ».

Les trois pays ont depuis renforcé leur partenariat, qu’ils qualifient désormais de « confédération », et ont annoncé la création d’une force militaire conjointe et d’une plateforme de communication.33 Les Etats de l’AES semblent déterminés à suivre leur propre voie, mais l’UA devrait continuer à explorer les moyens d’adoucir les relations de voisinage. Elle devrait nommer un émissaire pour favoriser une médiation, tout en maintenant le dialogue avec les pays de l’AES.

La Cedeao – qui œuvre pour une forte intégration économique et sociale entre ses Etats membres et qui, par le passé, s’est fermement engagée dans des initiatives en faveur de la paix – est confrontée à l’un des plus grands défis de son histoire. Début 2024, les trois gouvernements de l’AES ont annoncé leur retrait de l’organisation sous-régionale. En décembre dernier, le trio a rejeté une proposition de la Cedeao prévoyant une période de transition de six mois avant que leur départ ne soit définitif – et tous semblent être résolus à maintenir leur position. Une réconciliation semblant peu probable pour le moment, la Cedeao et l’AES devraient s’atteler à négocier un divorce à l’amiable afin d’atténuer les effets négatifs de la séparation sur les populations.

Les priorités devraient notamment être de maintenir accessibles les ports maritimes et les routes vers le Sahel central – une région enclavée – et de préserver la libre circulation entre les pays membres des deux institutions. Heureusement, chaque bloc a promis de maintenir les frontières ouvertes aux citoyens de l’autre bloc. Mais nul ne sait comment ces questions évolueront dans les mois à venir. Il serait donc souhaitable que des engagements formels soient pris.

Pendant ce temps, la situation sécuritaire dans la région reste précaire. Les trois régimes composant l’AES ont rompu leur coopération militaire et politique avec la France, qui était leur principal partenaire extérieur, ainsi qu’avec d’autres gouvernements occidentaux. Parallèlement, ils ont cherché à resserrer leurs liens avec la Russie. Moscou a dépêché des conseillers militaires pour soutenir le Burkina Faso et le Niger et a déployé des troupes (via Africa Corps) au Mali. La Russie livre, par ailleurs, des armes aux trois pays. La Turquie est également un fournisseur important d’armement, notamment de drones.

Mais ces nouvelles alliances n’ont pas empêché la violence de continuer de se répandre dans la région. L’année 2023 a été la plus meurtrière jamais enregistrée au Sahel, avec près de 14 000 décès imputables aux différentes forces, un peu plus qu’en 2024. Rien n’indique que la tendance puisse s’améliorer de manière significative.34 Le groupe jihadiste le plus important, Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), est actif dans les trois pays. Au total, plus de trois millions de personnes sont déplacées dans la région, et une personne sur cinq a besoin d’une aide humanitaire.35

Bien que l’UA ait historiquement laissé la Cedeao prendre les devants dans la résolution des conflits en Afrique de l’Ouest (conformément au principe de subsidiarité de l’UA, qui donne la primauté aux blocs régionaux), elle a assumé plusieurs rôles clés lorsque la crise sécuritaire a débuté au Sahel. En 2013, l’UA a grandement contribué à la tenue des élections qui ont permis de conclure la transition du Mali vers un régime civil, après que les avancées rapides des jihadistes eurent conduit à un coup d’Etat l’année précédente. En janvier 2013, elle a brièvement déployé des troupes dans le pays, avant qu’une mission de stabilisation des Nations unies (la MINUSMA), composée en grande partie de Casques bleus ouest-africains, ne prenne la relève.36 Mais l’UA n’a pas nommé de représentant pour son unique bureau dans le Sahel central – la MISAHEL, basée à Bamako – depuis septembre 2023, illustrant combien son influence dans la région a diminué.37

Alors que le Sahel central prend ses distances avec la Cedeao sur les plans politique et diplomatique, l’UA pourrait monter au créneau pour soutenir les efforts du bloc régional. Certes, les relations entre l’UA et les autorités militaires au pouvoir au Sahel central sont tendues, l’UA ayant suspendu les trois pays à la suite de leurs coups d’Etat respectifs. Néanmoins, contrairement à la Cedeao, l’UA s’est largement abstenue de toute confrontation publique avec les autorités de l’AES. Par exemple, l’UA n’a pas imposé de sanctions économiques ciblées ou d’interdictions de voyage aux trois pays. En 2023, elle a exprimé des réticences face aux menaces d’intervention militaire de la Cedeao au Niger.

L’UA a donc encore la possibilité de jouer un rôle diplomatique au Sahel. Selon les principes de Lomé, l’UA ne peut lever les suspensions imposées aux membres de l’AES tant que des régimes civils n’y ont pas été rétablis. L’organisation pourrait néanmoins s’engager davantage en dépêchant un émissaire sahélien (disposant des ressources nécessaires pour accomplir sa mission) dans son bureau de Bamako – ce que Crisis Group a déjà préconisé. Pour avoir un véritable impact, le représentant de l’UA doit être un diplomate de haut rang, jouissant d’une réputation internationale suffisante pour pouvoir discuter avec les chefs d’Etat de la région. Il devra aussi se montrer à l’écoute des préoccupations des pays de l’AES après une décennie de contacts limités.38 L’UA devrait adopter un ton aussi neutre que possible et insister sur la nécessité de préserver l’intégration régionale, c’est-à-dire d’éviter toute issue qui isolerait les membres de l’AES de leurs voisins et des institutions continentales, et qui nuirait à leurs citoyens et à l’ensemble de la région.

L’UA devrait également envisager d’autres moyens d’engager le dialogue avec les pays du Sahel central. Fin 2023, le CPS de l’UA a décidé d’organiser des dialogues réguliers avec les pays suspendus, une formule permettant aux autorités de ces Etats de discuter de manière informelle avec les ambassadeurs africains à Addis-Abeba.39 En juin 2024, le CPS a également tenu, pour la première fois, une réunion de son sous-comité sur les sanctions, qui suit la situation dans les pays suspendus. Ce sous-comité est chargé d’enquêter sur les causes des changements anticonstitutionnels, de surveiller les effets des sanctions sur les populations et de conseiller l’UA sur son approche.40 L’organisation a raison de maintenir une position ferme contre les prises de pouvoir non démocratiques, mais comme le montre la situation au Sahel, il serait utile de développer de nouveaux outils pour favoriser la réalisation de cet objectif.41


6. Aider le Cameroun à organiser des élections crédibles


Les combats ont repris en 2024 dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun, dans l’indifférence générale du continent face au sort de la minorité anglophone qui y réside. Les affrontements se sont intensifiés entre les forces gouvernementales et les milices qui réclament l’indépendance de ces territoires vis-à-vis du Cameroun, qui comprend huit régions francophones et deux régions anglophones. Les observateurs ont également enregistré un nombre record d’enlèvements et d’agressions de civils.42 Dans l’Extrême-Nord, les insurgés de Boko Haram ont accentué leurs attaques contre l’armée et les civils.

Les tensions sont également de plus en plus vives à Yaoundé, la capitale, alors que le président Paul Biya laisse entendre qu’il souhaite se présenter à l’élection présidentielle d’octobre prochain, à l’âge de 92 ans. De nombreuses personnalités de la société civile, y compris des évêques catholiques influents, lui ont demandé de ne pas se représenter, compte tenu de son âge avancé, des conflits en cours et des difficultés économiques que traverse le pays.43 Les proches du régime se positionnent pour l’ère post-Biya, qui arrivera un jour ou l’autre. Face à ces tensions, l’UA devrait contribuer à la recherche d’une solution au conflit anglophone et soutenir le bon déroulement de l’élection, y compris en déployant une mission d’observation.

Huit années de violence et de perturbations quasi-quotidiennes ont mis la résilience des habitants des deux régions anglophones à l’épreuve. Les acteurs humanitaires estiment qu’environ 1,8 million de personnes ont besoin d’assistance, sous une forme ou sous une autre, y compris des centaines de milliers d’enfants privés d’éducation régulière en raison des fermetures d’écoles imposées par les séparatistes. Un demi-million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, tandis que 100 000 autres ont trouvé refuge au Nigeria voisin.

En septembre 2024, le conflit a attiré l’attention de la communauté internationale lorsque la Norvège a accusé Lucas Ayaba Cho, commandant des Forces de défense de l’Ambazonie, un groupe d’insurgés anglophones, d’incitation aux crimes contre l’humanité – une accusation que ce dernier conteste.44 Malgré la perspective de voir les responsables des violences devoir répondre de leurs actes, l’arrestation de Lucas Ayaba Cho n’a jusqu’à présent pas freiné l’action des milices sur le terrain.

Pariant sur l’absence d’initiatives soutenues en faveur de la paix, les chefs séparatistes camerounais semblent en effet déterminés à passer à la vitesse supérieure. Certains développent des alliances transfrontalières. C’est le cas de la faction de Lucas Ayaba Cho, qui a signé un accord de coopération avec des sécessionnistes du sud-est du Nigeria revendiquant la création d’un Etat indépendant au Biafra.45 Cette alliance, qui vise à renforcer l’approvisionnement en armes et à faciliter l’accès aux renseignements des deux groupes, a déclenché une série d’attaques par des milices du Biafra dans la péninsule de Bakassi, riche en pétrole.46 Ces raids ont ajouté un niveau de complexité supplémentaire au conflit anglophone, qui semble rester dans une impasse.

Pendant ce temps, le prochain scrutin présidentiel risque de détourner l’attention de Yaoundé des crises qui secouent l’intérieur du pays. Au pouvoir depuis 42 ans, le président Biya a indiqué qu’il souhaitait prolonger son mandat à la tête du pays. Les tensions ethniques et politiques pourraient s’exacerber si le gouvernement décidait de recourir au système de bulletins multiples que le pays a utilisé lors des précédents scrutins, mais qui est propice à la fraude. A l’époque, les candidats de l’opposition avaient dénoncé une manipulation systématique en faveur du parti au pouvoir. Mais le Conseil constitutionnel, qui statue sur les litiges électoraux et dont le président est nommé par le chef de l’Etat, a rejeté leurs contestations.47

L’insécurité et les contraintes logistiques dans les régions anglophones et dans l’Extrême-Nord pourraient également nuire à la crédibilité du scrutin. Les séparatistes anglophones ont déjà annoncé qu’ils prévoyaient d’empêcher plus d’un million d’électeurs du Nord-Ouest et du Sud-Ouest de prendre part au vote. La région de l’Extrême-Nord, quant à elle, est minée par les attaques d’insurgés et les séquelles des inondations sans précédent qui ont emporté des maisons, inondé des terres agricoles et noyé des milliers de têtes de bétail.

L’UA semble largement ignorer la situation au Cameroun. Son dernier engagement significatif avec le pays remonte à 2018, lorsqu’elle y a envoyé une mission d’observation pendant l’élection présidentielle. Le président de la Commission de l’UA, le Tchadien Moussa Faki Mahamat, s’est rendu à Yaoundé à deux reprises (en 2018 et 2019). Toutefois, le CPS de l’UA n’a jamais inscrit la crise anglophone à son ordre du jour et, hormis les visites de son président, la Commission n’a pas abordé la question avec les autorités camerounaises.

Les responsables de l’UA à Addis-Abeba sont peu enclins à s’impliquer, étant donné la résistance de Yaoundé à ce qu’il considère comme une ingérence extérieure.48 Mais le conflit s’étendant au Nigeria, l’UA devrait au moins envisager d’offrir son appui pour trouver une voie de sortie politique, en s’appuyant sur les consultations préalables de 2022 facilitées par le Canada.49 Le CPS pourrait soutenir cet effort en demandant à la Commission de l’UA des mises à jour régulières sur l’évolution du conflit anglophone. Cela pourrait contribuer à donner un nouvel élan à la diplomatie et faire en sorte que le gouvernement camerounais reste focalisé sur la nécessité de trouver une solution politique à la crise.

Le moment est propice, à au moins un titre, à une plus grande implication de l’UA. L’année électorale offre en effet à l’organisation l’opportunité de s’engager davantage auprès de Yaoundé. L’UA devrait déployer une mission d’observation électorale à long terme, qui pourrait réexaminer les recommandations de la mission de 2018 et inciter les autorités camerounaises à les mettre en œuvre. Ces recommandations comprennent des propositions techniques visant à renforcer l’indépendance de l’organe en charge des élections et à simplifier le vote en imprimant les noms des candidats sur un seul bulletin, au lieu d’utiliser le système de bulletins multiples qui a ébranlé la confiance des Camerounais dans les élections.

Les observateurs électoraux pourraient également souligner l’importance de garantir le droit de vote des personnes déplacées dans les régions anglophones et dans l’Extrême-Nord, par exemple en simplifiant les procédures d’inscription sur les listes électorales et en leur permettant de voter dans leur lieu de résidence temporaire.50 Enfin, pour soutenir la nouvelle mission, le nouveau président de l’UA pourrait proposer de se rendre au Cameroun avant le jour du scrutin pour démontrer son engagement personnel en faveur d’une élection présidentielle équitable, crédible et conforme aux principes de l’UA. En plus d’être profitables au bon déroulement du processus électoral, ces efforts pourraient contribuer à rétablir la présence diplomatique de l’UA au Cameroun, lui permettant ainsi de contribuer à la recherche d’une solution politique au conflit anglophone.


7. Empêcher le Soudan du Sud de s’effondrer


Bien que les crises n’aient guère épargné le Soudan du Sud, la stabilité du pays semble aujourd’hui particulièrement précaire face aux pressions croissantes de la guerre civile au Soudan voisin. Depuis près d’un an, le conflit a interrompu la plupart des exportations de pétrole sud-soudanaises – principale source de revenus du pays – après la détérioration de l’oléoduc transportant le brut jusqu’à la raffinerie de Port-Soudan, sur la mer Rouge. L’économie du pays s’est effondrée, entraînant des tensions politiques dans la capitale, Djouba, et exacerbant vraisemblablement la violence dans les régions périphériques.

Dans un numéro d’équilibriste périlleux, le président Salva Kiir s’est employé à rester en bons termes avec les principaux belligérants soudanais. Des centaines de milliers de réfugiés soudanais ont également afflué au Soudan du Sud. En plus de faire tout son possible pour mettre fin à la guerre au Soudan, l’UA peut aider le Soudan du Sud à se prémunir contre ces turbulences en exhortant les Etats membres puissants, comme l’Afrique du Sud et le Kenya, à faire pression sur les élites politiques sud-soudanaises pour qu’elles concluent un pacte suffisamment solide pour résister aux tensions que connait le pays. L’UA, en la personne d’un nouveau représentant spécial, devrait appuyer ce processus.

Les problèmes auxquels fait face le Soudan du Sud sont considérables, à commencer par l’état catastrophique de son économie. La richesse pétrolière du pays a permis de maintenir à flot le gouvernement de coalition formé en 2020 à la suite d’un accord signé en 2018 par Salva Kiir et d’autres dirigeants de l’opposition, dont Riek Machar.51 La rupture de l’oléoduc en février 2024 a non seulement provoqué une forte poussée inflationniste et une dépréciation de la monnaie, mais elle a également mis à rude épreuve le réseau de clientélisme du président Kiir. Fin 2024, ce dernier a brutalement limogé quatre hauts responsables, dans le but, selon les observateurs, d’éliminer d’éventuels rivaux politiques au sein de l’appareil de sécurité.

Salva Kiir a ainsi remplacé le chef de la sécurité intérieure du Service national de sécurité, le commandant de la garde présidentielle, le chef de l’armée et l’inspecteur général de la police. Si le président a jusqu’à présent gardé la mainmise sur les affaires politiques du pays, la rivalité entre les différentes élites risque de déclencher un violent conflit entre les diverses factions du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM), le parti au pouvoir.

Les besoins humanitaires des populations déplacées sont aussi colossaux et viennent encore aggraver la situation. Depuis le début de la guerre civile soudanaise en avril 2023, plus de 900 000 personnes ont fui le pays pour rejoindre le Soudan du Sud. Parmi ces réfugiés, on compte des centaines de milliers de personnes qui avaient quitté le Soudan du Sud pendant sa propre guerre civile de 2013-2018. En parallèle, de graves inondations survenues mi-2024 ont privé des milliers de Sud-Soudanais de nourriture.

Ces conditions dramatiques poussent des milliers de jeunes hommes à s’engager dans la guerre au Soudan en tant que mercenaires de second rang. Ces derniers pourraient représenter une menace pour la sécurité du Soudan du Sud lorsqu’ils rentreront au pays. Au moins un chef rebelle sud-soudanais revendique une alliance avec les FSR ; les autres sont liés de longue date à l’armée soudanaise, l’autre partie au conflit. Le président Kiir lui-même a tenté de garder de bonnes relations avec Hemetti et Abdel Fattah al-Bourhane, dont il a besoin de la coopération pour exporter le pétrole, stabiliser l’économie et écarter toute remise en cause de son autorité. Rien ne garantit cependant que ce numéro de funambule puisse perdurer.

Dans ce contexte, une grande partie du pays semble se désagréger. La détérioration de la situation économique, les remous dans le secteur de la sécurité et un sentiment croissant d’anarchie ont alimenté la violence à travers le pays. Ces derniers mois, des combats inter-factions, impliquant parfois les autorités locales, se sont produits notamment dans les Etats du Nil supérieur, du Warab, du Jonglei, de l’Unité et de l’Equatoria-Central. La colère suscitée par les mauvais traitements infligés aux Sud-Soudanais dans la guerre civile au Soudan a constitué un autre élément déclencheur. En janvier, des émeutes ont embrasé Djouba et d’autres villes du pays en réaction aux assassinats ciblés de Sud-Soudanais au Soudan52. Craignant peut-être de perdre le contrôle, les autorités de Djouba ont désactivé l’accès aux plateformes de réseaux sociaux.53 De nombreux Sud-Soudanais redoutent que les affrontements dans les régions s’accentuent si les luttes politiques intestines se poursuivent et si l’économie continue de s’enliser. Alors que les soldats de l’armée sud-soudanaise n’ont pas été payés depuis des mois (à tel point que les militaires sont contraints d’extorquer de l’argent à la population), Djouba est loin d’être suffisamment équipée pour gérer une quelconque escalade.

Les autorités ne sont pas non plus en mesure de créer les conditions du renouveau politique dont le pays a tant besoin. En septembre 2024, les dirigeants du pays ont convenu de prolonger l’accord de paix conclu en 2018 entre le gouvernement et les groupes d’opposition et de reporter de deux ans la tenue d’élections démocratiques, qui auraient été les premières dans le pays. Au regard des divisions politiques et de la difficulté d’organiser un scrutin crédible dans un contexte d’instabilité généralisée, une telle décision était fondée. Mais l’échéance de 2026 n’est pas si lointaine et il faudra des avancées politiques et techniques majeures pour respecter ce calendrier. Pour que les élections puissent avoir lieu, le Soudan du Sud devra se doter d’une nouvelle constitution, procéder à un recensement de la population et établir une liste électorale. Au-delà des préparatifs, des questions restent en suspens quant à la succession de Salva Kiir, qui dirige le pays depuis près de 20 ans mais dont la santé serait fragile. Les manœuvres pour le remplacer battent leur plein et pourraient déclencher une lutte de pouvoir au sein même du régime.

Face à ces nombreux défis, l’intervention de l’UA pourrait être utile dans plusieurs domaines. Tout d’abord, afin de renforcer la stabilité politique à Djouba, l’UA devrait exprimer son soutien aux efforts bilatéraux déjà entrepris par les principaux Etats membres. Il y a d’abord l’initiative menée par le Kenya pour consolider l’accord de paix de 2018 et qui, malgré toutes ses imperfections, constitue la fondation de l’ordre politique du pays. Baptisée Tumaini, cette initiative a été lancée par le Kenya en mai 2024 et vise à conclure un accord entre le parti au pouvoir et les groupes armés qui n’ont pas signé l’accord de 2018. 54

Bien que les quelques personnalités de l’opposition résidant à Nairobi n’aient pas elles-mêmes d’influence significative, les pourparlers menés par le Kenya semblent être à l’heure actuelle le seul cadre sérieux permettant aux Sud-Soudanais de discuter de l’avenir de leur pays. Le Kenya apparaît, de plus, comme le seul acteur régional activement engagé dans la recherche d’un accord entre les élites de Djouba. L’UA devrait manifester publiquement son soutien aux pourparlers organisés par Nairobi et encourager le gouvernement à mener à bien le processus.

L’UA pourrait en outre encourager le Kenya et l’Afrique du Sud, l’Etat membre le plus impliqué vis-à-vis du Soudan du Sud, à renforcer leur collaboration. Pretoria a longtemps présidé le Comité des cinq (C5), chargé par l’UA de soutenir le Soudan du Sud, et continue à exercer une influence occasionnelle à Djouba. Ces dernières années, l’Afrique du Sud est intervenue à plusieurs reprises pour faciliter le dialogue entre les élites sud-soudanaises et le pays semble particulièrement désireux d’encourager la réunification du SPLM, qui s’est divisé en factions adverses en 2013. (Le Congrès national africain (ANC), au pouvoir en Afrique du Sud, a des liens historiques avec le SPLM). Compte tenu de la crise actuelle, l’UA pourrait inciter Pretoria et Nairobi à collaborer plus étroitement, et proposer de soutenir l’initiative avec ses propres moyens diplomatiques, notamment en désignant un nouveau haut représentant pour le Soudan du Sud.55 Les interlocuteurs de l’UA, du Kenya et de l’Afrique du Sud pourraient alors unir leurs forces pour inciter les élites sud-soudanaises à agir de toute urgence pour conclure un accord global permettant d’éviter une lutte de pouvoir.

De plus, même si l’UA n’aura probablement que peu d’influence pour atténuer les difficultés économiques du Soudan du Sud, elle peut et doit intensifier ses actions visant à mettre fin à la guerre au Soudan voisin, tout en encourageant les bailleurs de fonds à soutenir l’aide humanitaire en faveur des pays qui en subissent les conséquences, comme le Soudan du Sud.56 Les Etats-Unis ont indiqué que le gel de l’aide décidé fin janvier comportait des exceptions pour l’aide humanitaire vitale, mais les effets potentiels de la nouvelle politique menée à Washington restent inquiétants pour des pays comme le Soudan du Sud, qui dépendent fortement des aides américaines. Quelque neuf millions de Sud-Soudanais sont en situation d’insécurité alimentaire aiguë, et les Etats-Unis ont fourni 600 millions de dollars d’aide humanitaire en 2024. Les diplomates craignent qu’une grande partie de l’aide américaine ne soit supprimée à mesure que le nouveau gouvernement avance dans son projet de réforme de l’aide internationale.57

Enfin, l’UA, en collaboration avec l’ONU, pourrait aider le Soudan du Sud à préparer ses élections, en levant les obstacles invoqués par les responsables politiques pour ne pas les organiser. Elle pourrait, par exemple, offrir une assistance technique pour permettre l’enrôlement des électeurs sur les listes électorales. L’UA devrait également continuer à aider l’ONU dans le domaine de l’éducation civique, qui fait aujourd’hui cruellement défaut.58


8. Prendre position sur la sécurité climatique


Aux prises avec des chocs météorologiques qui alimentent les tensions politiques et socioéconomiques, les pays africains sont en première ligne de la crise climatique. Le continent n’émet que quatre pour cent des émissions mondiales de gaz à effet de serre.59 Pourtant, l’Afrique est affectée de manière disproportionnée par les sécheresses, les inondations et les canicules. Ces phénomènes sont de plus en plus violents : ils entrainent le déplacement de millions de personnes et laissent présager une concurrence de plus en plus accrue pour l’eau et les pâturages. Les pays africains reconnaissent depuis longtemps que le changement climatique est un « multiplicateur de menaces » qui aggrave l’instabilité dans les pays déjà fragiles.60

Aujourd’hui, quatre ans après le premier appel du CPS de l’UA pour une position commune de l’Afrique sur le climat, la paix et la sécurité, l’UA a élaboré un projet de position qui définit clairement une série de priorités.61 Le CPS devrait idéalement adopter ce document d’ici novembre, lorsque se tiendront le sommet du G20 en Afrique du Sud et la conférence de l’ONU sur le climat (COP30) au Brésil. La position commune de l’UA souligne la nécessité pour l’Afrique de disposer de financements destinés à la lutte contre le changement climatique, tout en appelant les nations plus riches – dont beaucoup sont de grands pollueurs – à mettre à disposition des financements abordables.

Le principal enjeu pour l’Afrique réside dans l’adaptation au réchauffement climatique et aux conditions météorologiques défavorables qui l’accompagnent. La question est cependant de savoir comment financer des systèmes d’alerte précoce, des ponts et des routes plus solides, des digues de protection contre la montée des océans et des barrages d’irrigation.62 Une récente étude estime que les gouvernements africains consacrent déjà jusqu’à neuf pour cent de leur budget à l’atténuation des effets des phénomènes climatiques extrêmes.63

En 2024, une vaste bande du Sahel a été frappée par les pires inondations de la région depuis des décennies, causant la mort de centaines de personnes dans au moins cinq pays et conduisant à des pertes importantes de terres agricoles au Mali et au Nigeria. Plus au sud, la sécheresse la plus grave observée depuis une génération a décimé les récoltes du Zimbabwe au Mozambique en passant par le Malawi.

Alors que l’Afrique devrait se concentrer sur la planification à long terme, en essayant d’obtenir les fonds nécessaires pour construire des infrastructures capables de résister à des conditions météorologiques extrêmes, sa capacité à réagir aux événements actuels pourrait également être entravée. Les coupes drastiques dans l’aide humanitaire américaine annoncées par le président Donald Trump vont probablement compliquer encore un peu plus la tâche des pays africains face aux conséquences des catastrophes climatiques. En Somalie, par exemple, les fonds de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) ont permis d’éviter une famine à la suite de la sécheresse de 2022, sauvant ainsi des milliers de vies.64 Alors que les principaux bailleurs de fonds européens revoient également à la baisse leurs aides et leurs financements en faveur du climat, les gouvernements africains sont soumis à une pression croissante pour investir dans leurs capacités de réponse et trouver de nouvelles sources de financement pour faire face à ces catastrophes lorsqu’elles se produisent.

La Commission de l’UA doit être saluée pour avoir constamment mis en avant le lien entre conditions météorologiques extrêmes et insécurité, alors même que le Conseil de sécurité de l’ONU reste divisé sur la question.65 Ces dernières années, le continent a également considérablement amélioré sa visibilité dans des forums tels que les sommets annuels de la COP. Lors de la COP28 en 2023 à Dubaï, les EAU ont publié une déclaration (approuvée par Crisis Group et 93 autres signataires, dont dix-neuf pays africains) exhortant les bailleurs de fonds à aider les pays touchés par des conflits et à accélérer les projets axés sur la résilience.66 La déclaration a souligné, à juste titre, la nécessité d’intégrer les aspects liés aux conflits dans les programmes d’aide, de renforcer la résilience locale grâce à des systèmes d’alerte précoce et d’améliorer les capacités d’adaptation afin de mieux répondre aux situations de conflit en constante évolution. Ces recommandations sont en phase avec le projet de position commune de l’Afrique.

Malgré tous les atouts de ce projet, l’UA a mis du temps à convaincre les gouvernements africains des avantages dont ils pourraient bénéficier en l’appuyant. Quatre ans après le premier appel du CPS de l’UA aux Etats membres pour qu’ils adoptent ce texte, l’organisation n’a guère progressé et peine toujours à les y persuader. Certains Etats membres considèrent encore la proposition avec scepticisme ou indifférence, l’estimant soit trop ambitieuse, soit sans rapport avec leurs priorités nationales.67 Les dirigeants de l’UA doivent faire comprendre aux Etats membres qu’une position commune aidera l’Afrique à parler d’une seule et même voix lors des conférences mondiales telles que la COP et le G20.68 En retour, la négociation de financements abordables et le développement de projets de résilience climatique devraient s’en trouver facilités. L’une des solutions serait que le CPS de l’UA – dont relève le document, compte tenu de l’accent mis sur le climat, la paix et la sécurité – adopte la position commune en amont des réunions internationales importantes qui auront lieu en novembre. Les chefs d’Etat africains pourraient alors l’approuver lors de leur sommet annuel début 2026.

Dans le même esprit, l’UA devrait nommer un émissaire pour la sécurité climatique, doté d’une influence politique et d’une expertise technique suffisantes pour coordonner les efforts de l’Afrique et renforcer la participation du continent aux discussions mondiales sur la sécurité climatique. Le CSP de l’UA demande depuis 2018 la nomination d’un envoyé pour la sécurité climatique, mais celle-ci se fait toujours attendre, sans raison clairement identifiée. Les contraintes de financement peuvent certes expliquer le manque apparent de volonté politique, mais quelle qu’en soit la raison, les enjeux sont trop importants pour ne pas persévérer.


Nairobi/Bruxelles, 6 février 2025


Pour les notes veiller visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/african-union-regional-bodies/b205-eight-priorities-african-union-2025?utm_source=mailchimp&utm_medium=email


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